Totalement inondée, la vallée du M’zab, à Ghardaïa, n’est aujourd’hui que ruines et désolation. Vingt minutes seulement ont suffi aux pluies diluviennes de mercredi dernier, premier jour de la fête de l’Aïd, pour transformer toute la palmeraie étalée sur huit communes (Ghardaïa, Bounoura, El Atteuf, Daia, Guerrara, Berriane, Sebseb et Metlili) en une ville flottant sur une eau boueuse. Tout s’est passé tellement vite que personne n’a pu réaliser l’étendue et l’importance des dégâts occasionnés. Des maisons effondrées sur leurs habitants, des dizaines de véhicules emportés par la violence des eaux avant d’être engloutis par la boue entassés l’un sur l’autre sur une hauteur d’au moins trois mètres, des arbres arrachés, des poteaux électriques ensevelis, des cadavres de moutons, de chèvres et de baudets flottant et des montagnes de boue obstruant la quasi-totalité des ruelles.


Pieds nus, jeunes, enfants et vieux, le corps recouvert de terre, tentent avec des moyens dérisoires de sauver le peu qui reste de leurs maisons inondées. La pluie torrentielle a gâché le plaisir de la fête de l’Aïd. Elle les a surpris dans leur sommeil, vers 6h de la matinée du 1er octobre, pour transformer la joie de cette journée en deuil. Le bilan des morts est lourd et risque même d’être encore plus lourd vu le nombre des personnes portées disparues et qui serait, selon la population, entre 40 et 50. Le plan Orsec (organisation des secours) n’a pas fonctionné. Encore une fois, les nombreuses leçons des catastrophes naturelles n’ont pas été retenues. La population a été isolée et la machine devant être mise en branle en pareil cas n’a pas fonctionné.

Terrorisés, les citoyens ont été mis à rude épreuve une seconde fois, jeudi en fin de journée. Des rumeurs sur une autre inondation a provoqué une véritable panique. Des gens affolés courraient dans tous les sens, créant un mouvement de foule effarant. Certains, leurs enfants dans les bras, fonçaient vers les hauteurs ; d’autres, hébétés, ne sachant plus quoi faire, ne voulaient plus quitter la rue. Une véritable psychose s’est installée à Ghardaïa. Les disparus sont, selon les témoignages recueillis sur place, très nombreux, mais impossible à identifier. « De nombreux ouvriers qui travaillent à la palmeraie ne sont pas de la région. Ils ne sont pas partis chez eux à la veille de l’Aïd et aucun n’a réapparu », déclare un membre des associations de l’Oasis. Il affirme que parmi ces ouvriers se trouvent même des ressortissants africains, ce qui, selon lui, rend très difficile le recensement des disparus.

Dans la région d’Al Ghaba (« la forêt », en référence à la palmeraie), située à quelques kilomètres de la ville de Ghardaïa, c’est l’hécatombe. Deux quartiers, Takdet et Bouchendjel, ne sont que ruines. Le niveau de l’eau atteint près de six mètres par endroits. Des dizaines de véhicules sont embourbés, alors que de nombreuses maisons ont disparu. Certains puits ont éclaté, emportant les habitations voisines. « Cela fait déjà trois jours et 200 à 300 familles sont encore isolées, sans eau et sans nourriture. Elles ont tout perdu. Certaines n’ont rien mangé depuis le dernier jour du mois de Ramadhan. Nous avons sauvé nos rescapés avec nos propres moyens. A ce jour, aucune autorité n’est venue s’enquérir de notre sort. L’hélicoptère est passé tellement bas sur nos têtes qu’il a provoqué l’effondrement des quelques maisons qui étaient encore debout. Si au moins ils ont fait le geste de secourir nos frères qui étaient sur leurs terrasses », s’écrie un sexagénaire en colère. Il raconte avoir eu la chance de sauver ses sept enfants et sa femme en les faisant grimper un à un sur un palmier. « Dès que je me suis accroché, en dernier, à l’arbre, notre maison s’est affaissée comme un château de sable », dit-il, la gorge nouée. « Trois agents de la Protection civile sont venus le deuxième jour, mais ils avaient uniquement des cordes. Comment peuvent-ils apporter un quelconque secours avec des cordes seulement ? Il y a certainement de nombreuses personnes ensevelies sous la boue, est-ce avec les cordes que l’on va les déterrer ? Nous voulons juste des moyens matériels pour enlever la boue et retrouver les disparus », lance Mohamed, un père de famille qui a perdu deux de ses fils. L’odeur de décomposition agresse les narines et s’accentue au fur et à mesure que l’on s’approche des maisons effondrées. Un cadavre de baudet sur lequel se trouvent deux autres de chèvres sont recouverts de mouches. Un peu plus loin, une dizaine de cadavres de moutons et de chèvres, recouverts d’une poudre blanche, sont éparpillés à quelques mètres des habitations. Salim, un jeune volontaire, n’arrive plus à contenir sa colère.

« Nous n’avons eu que des promesses. Ils disent qu’une aide suffisante est arrivée à Ghardaïa, mais nous n’avons rien reçu à ce jour. Nous risquons toutes les épidémies possibles parce que nous n’avons plus d’eau potable depuis trois jours et l’eau qui est dans les puits doit être contaminée du fait des inondations. La population est privée de tout. Elle n’a rien à manger, ni où dormir. C’est la désolation totale et personne n’est venu la réconforter. Tout le monde est au bord de l’explosion. S’il n’y avait pas la solidarité des familles, nos enfants en bas âge et nos malades seraient déjà dans un état critique », indique-t-il, avant d’être interrompu par un petit garçon. « Il cherche ses deux frères depuis trois jours. Ils sont âges de 8 et 14 ans. Personne ne les a retrouvés depuis mercredi. Leur maison a été totalement arrachée », nous explique-t-il. Il nous emmène voir dans quel état se trouve le vieux quartier de Takdet, sinistré à plus de 80%. La majorité des maisons a été ensevelie par la boue et le système ancestral d’irrigation de la palmeraie, tisambad, traversant l’ensemble de ses ruelles, a été lourdement affecté. Les petites murailles qui laissent passer l’eau, selon la superficie à irriguer, sont pour la plupart détruites. Le spectacle est chaotique. Par endroits, la boue a atteint plus d’un mètre de hauteur.

« Ils disent qu’il y a une centaine de sinistrés. C’est faux. Il y a au moins 3000 familles qui ont tout perdu et les morts ont dû dépasser la cinquantaine. Il y a eu 22 morts uniquement à la palmeraie, 12 autres à Babasaâd et beaucoup plus à Metlili et El Atteuf... Comment ont-ils compté alors 31 ? », se demande Fekhar Cheikh Ammi Brahim, élu de l’APC de Ghardaïa. Depuis trois jours, il tente avec un groupe de volontaires de collecter les aides pour les acheminer vers les sinistrés, dont des femmes et des enfants ont été regroupés dans une école coranique, à Boulenouar. Selon lui, la population est totalement abandonnée à son triste sort. « Nous avons sauvé nos proches et familles avec nos propres moyens. Aucune autorité ne nous a aidés. La Protection civile est dépassée. Ce n’est qu’aujourd’hui (hier) que trois agents avec des chiens ont été dépêchés. Que peut-on faire avec trois chiens seulement ? Où sont les moyens de l’Etat ? Ils montrent des images à la télévision en disant que tout a été mis en place et que la situation est maîtrisée. Comment peuvent-ils mentir de la sorte ? Regardez l’état de désespoir dans lequel se trouvent les sinistrés. Ils sont tous en colère et il suffit d’un rien pour qu’ils occupent la rue. Nous essayons de les calmer mais jusqu’à quand ? Il faut briser l’isolement autour d’eux pour les aider à surmonter cette tragédie », lance l’élu. Nous laissons la région d’Al Ghaba pour rejoindre Babasaâd, à l’entrée de la ville de Ghardaïa. Totalement dévasté, ce vieux quartier a dû faire face à la furie des eaux les plus violentes au vu des rideaux de magasins défoncés, des murs éventrés et des véhicules traînés sur plusieurs centaines de mètres et des facades lézardées. Adultes et enfants s’attèlent à vider les sous-sol inondés de leurs maisons. « Toutes ces pompes appartiennent à des privés. Nous n’avons rien eu de l’Etat, il est totalement absent. Nous sommes livrés à nos malheurs comme cela a toujours été le cas », déclare, la gorge serrée, un père de famille qui a perdu deux de ses enfants, âgés de 4 et 2 ans. « Je n’arrive pas à croire que j’ai perdu mes enfants. Je n’ai pas pu les sauver. Ils ont été écrasés par le poids des murs arrachés par les eaux », raconte notre interlocuteur. Des dizaines de jeunes, pelles à la main, s’attellent à enlever la boue qui ruisselle encore et donne l’impression qu’il s’agit de ruisseaux et non pas des ruelles d’un vieux quartier mozabite. Quelques privés acheminent des fardeaux d’eau potable, des couvertures, des dattes, lait et biscuits aux familles sinistrées. Depuis mercredi dernier la ville est paralysée. Aucun magasin n’a ouvert, privant ainsi la population du plus nécessaire, c’est-à-dire le pain, le lait et l’eau. Le réseau électrique, reste coupé dans les quartiers sinistrés, alors qu’il a été rétabli dans d’autres. Le réseau de télécommunication reste lui paralysé, exception faite pour la téléphonie mobile, qui même encombrée, a commencé à fonctionner dès jeudi en fin de journée. Le pont qui enjambe l’oued M’zab au niveau de la ville de Ghardaia, a été rouvert à la circulation automobile, mais de nombreux quartiers sont encore inondés et ne peuvent être joint qu’à l’aide des quelques pneumatiques (zodiaques) ramenés par la Protection civile.

 

Source: El Watan du 4 Octobre 2008