Le lendemain de notre rencontre, son courriel professionnel n’existait plus. Akli Aït Abdallah a remis son ordinateur à Radio-Canada. Un geste, plus que symbolique, marquant officiellement la retraite de ce grand reporter — dans tous les sens du terme —, après 30 ans chez le diffuseur public.

« Ça te fait un pincement au cœur ?

— Ça me fait un gros pincement, depuis le début. Même si ça ne me dérange pas de rater cette campagne électorale ! », me confie-t-il en souriant.

J’ai connu Akli sur un terrain de soccer, au milieu des années 1990, grâce aux collègues Robert Frosi et Jean Gounelle. Il était depuis peu recherchiste à la radio de Radio-Canada, qui ne s’appelait pas encore ICI Première. Je me souviens d’un joueur discret, qui s’effaçait pour mettre en valeur ses coéquipiers. Un passeur. On est dans le sport comme dans la vie…

J’ai perdu Akli de vue, même si on s’est croisés à l’occasion dans les couloirs de Radio-Canada. J’ai eu grand plaisir à écouter sa voix riche et rassurante à la radio, les phrases simples et poétiques des narrations de ses reportages. Sa manière singulière de rendre compte des évènements, en allant d’abord et avant tout à la rencontre des gens, afin de leur donner une voix davantage que pour recueillir leurs confidences.

Akli Aït Abdallah a été reporter de guerre, celle du Kosovo, celle d’Irak. Il a rencontré Arafat, vu le cadavre de Kadhafi. Il a couvert des tremblements de terre au Pakistan et en Haïti, la deuxième intifada en Israël et en Palestine, la révolution orange en Ukraine, le Printemps arabe en Tunisie, en Égypte et en Syrie. Mais il a surtout fait du reportage au Québec.

« J’ai appris à ne pas dire que les gens d’ici se plaignent alors qu’ailleurs, il y a des gens qui reçoivent des bombes sur la tête. Il ne faut pas comparer les douleurs. Une douleur, elle est aussi importante, peu importe les circonstances », dit-il, en me racontant l’histoire d’un propriétaire de camping, M. Beausoleil, qui a tout perdu dans les inondations de Noyan, en Montérégie, en 2011.

Akli m’avait donné rendez-vous dans un café du quartier Côte-des-Neiges où il a, pendant des années, eu l’habitude de rencontrer des amis expatriés algériens et tunisiens, le samedi matin, pour le traditionnel café maure. Juste en face se trouve toujours l’hôtel Terrasse Royale, où il a passé sa première nuit à Montréal, il y a 32 ans, avec sa femme et leur fille de 2 ans. Il a habité pendant quatre ans dans ce quartier parmi les plus multiethniques de sa ville d’adoption, en vivotant au départ. « Les deux premières années ont été difficiles », se souvient-il.

Akli Aït Abdallah était journaliste à l’hebdomadaire francophone Algérie-Actualité, après un diplôme en statistiques et des études supérieures en urbanisme à Paris, lorsqu’il a décidé d’émigrer au Canada. C’est le hasard, dit-il, qui l’a fait bifurquer de la presse écrite à la radio, peu après son arrivée au Québec.

Il avait rencontré une recherchiste de l’émission Nord-Sud de Radio-Québec (devenue Télé-Québec), en reportage à Alger, Fabienne Julien, qui lui a fait connaître sa sœur, Pauline Julien, et son mari Gérald Godin. La fille de Fabienne, Geneviève Guay, fut la première rédactrice en chef d’Akli à Radio-Canada. C’est elle qui lui a proposé de passer au reportage radio après sept ans comme recherchiste.

Il ne tarit pas d’éloges à l’égard de cette « marraine » et de tous ceux qui ont facilité son intégration professionnelle, parmi lesquels son regretté ami Réginald Martel, ancien critique littéraire de La Presse qui était aussi son collègue recherchiste à la radio, et Sylvain Desjardins, qui l’a fortement encouragé à accepter sa première affectation à l’étranger, pour Dimanche Magazine.


PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE / Akli Aït Abdallah

Il avait d’abord refusé de se rendre en Albanie, couvrir l’exode des Kosovars, de crainte de ne pas être à la hauteur. « Sylvain Desjardins m’a dit : “Si tu n’y vas pas, je vais y aller, et ça me tente beaucoup.” Il m’a fait comprendre que je ne pouvais pas refuser, que je regretterais de ne pas avoir brisé la glace. C’est comme ça que je suis rentré dans la caste des grands reporters ! », dit-il en riant.

C’était en 1999. Neuf ans plus tôt, en septembre 1990, Akli Aït Abdallah avait quitté l’Algérie juste avant la guerre civile et la flambée des attentats islamistes, notamment contre des journalistes de sa propre rédaction.

« C’était une boucherie, un carnage. Un ami intime, [le journaliste] Mohamed Dorban, a été assassiné. Je l’ai appris en lisant le fil de l’AFP alors que j’étais recherchiste à Radio-Canada. Une bombe a détruit une gendarmerie à 200 mètres de chez mon frère. Son plafond était complètement fissuré. »

« J’ai vécu avec la culpabilité d’être parti. On ne rompt jamais avec son passé. »

Il n’est pas retourné en Algérie, où il est né dans un village de bord de mer en Kabylie, pendant toute la « décennie noire ». « Ma famille ne voulait pas que je vienne et je ne voulais pas mettre ma famille dans l’embarras. Quand j’y suis allé en 2001, j’étais devenu une oreille neuve pour mes amis, qui me racontaient les histoires d’horreur qu’ils avaient vécues et qu’ils ne se racontaient plus entre eux. »

Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont marqué un point de bascule dans sa carrière. Rare journaliste québécois arabophone, il s’est rendu en Égypte, au Liban, en Jordanie, en Israël et dans les Territoires occupés.

« Tu n’as jamais voulu être correspondant ?

— C’était mon rêve ! J’ai essayé deux ou trois fois d’obtenir le poste à Jérusalem. J’ai aussi été candidat pour Paris et Beyrouth. Ça n’a pas fonctionné. Peut-être que ceux qui prennent les décisions estimaient que j’étais un meilleur reporter que correspondant. Je me suis dit avec du recul que le meilleur des mondes, pour moi, c’était de vivre à Montréal et de pouvoir voyager. »

Dans ses reportages, ici comme à l’étranger, il a constaté que les gens de la rue lui confiaient plus volontiers leur souffrance qu’à des voisins, des amis ou des membres de leur famille. Il était cette « oreille neuve », comme il le dit. Avec une grande qualité d’écoute, à mon avis. Akli Aït Abdallah est un journaliste qui prend son temps. Qui ne braque pas son micro sous le nez des interviewés.

J’aime m’asseoir, prendre un café. Si quelqu’un fume, comme moi, je suis heureux. On discute et sans faire le calcul, les gens s’ouvrent davantage. Comme dans la vie. Il faut que ce soit naturel.

Akli Aït Abdallah

On a passé deux heures au café, à parler de choses et d’autres, de la détresse des populations inuites du quartier qu’il habite au centre-ville comme de notre passion commune pour le soccer anglais. Il est un « bleu » de Manchester. Je suis un « rouge ». Nous sommes supporters de clubs aussi rivaux que les Nordiques et le Canadien à l’époque de son arrivée au Québec. Je ne lui en tiendrai pas rigueur.

S’il est une passion qui transpire chez lui, c’est celle qu’il voue à son métier. Il s’est lié d’amitié avec plusieurs de ses fixeurs, ceux qui facilitent le travail des reporters à l’étranger. Amar, par exemple, qui préparait à Bagdad un doctorat sur la beauté féminine dans la poésie d’Aragon, et qui est devenu journaliste.

Je le remarque, tellement ça me semble révélateur de sa personnalité : il se souvient des noms de gens qu’il a interviewés pour des reportages il y a 10, 15 ou 20 ans. Pas des personnalités publiques, pas des vedettes, mais des gens à la fois ordinaires et extraordinaires, qui se sont confiés à lui. « Ça m’intéresse de bien raconter leur histoire, parce qu’ils m’ont fait confiance », dit-il simplement.

Contrairement à d’autres, il n’a jamais cherché la « bonne histoire ». Celle qui attire parfois des journalistes plus opportunistes davantage pour le coup d’éclat potentiel que pour l’intérêt public. Il ne s’est jamais placé devant son sujet.

« J’ai toujours essayé de parler le moins possible, pour laisser la parole aux gens », dit-il.

Il a aussi toujours craint que les gens qu’il interviewait se sentent trahis par ses reportages. « Peut-être un peu trop ! Ça m’a peut-être amené à faire des compromis. À accepter de retirer le commentaire compromettant d’un employé d’un organisme communautaire envers son patron, par exemple. Je n’aurais jamais pu être un journaliste d’enquête ! », dit-il en riant.

« C’est cliché de dire ça, mais c’est un métier magnifique… » Pourquoi le quitter, alors ? Parce qu’il n’a plus la force de gérer le stress qui est, rappelle-t-il, inhérent au métier. « Il faut avoir un tempérament anxieux au départ pour être journaliste, croit-il. Certains le vivent plus mal que d’autres ! »

Il souhaite continuer à faire du journalisme, mais à son rythme, et peut-être offrir une formation à de jeunes journalistes qui partent en reportage.

« Plus les années ont passé, plus le stress a grossi, me confie-t-il. Le stress de ne pas dormir de la nuit parce qu’on a un reportage à monter ou parce qu’on note à 3 h du matin des choses qu’on a peur d’oublier. On se dit qu’avec le temps, avec l’expérience, le stress va être moins grand, mais c’est faux. J’ai eu 66 ans cet été. Ce n’est pas scandaleux de prendre sa retraite à 66 ans ! J’aurai plus de temps pour regarder des matchs de foot ! »

En effet. Bonne retraite, mon cher.

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : Mon café ? Allongé. Comme moi. Je pense aux cafés dont j’ai 100 fois franchi les portes au Caire, à Beyrouth, à Bethléem, à Jérusalem, à Damas, et ailleurs, pour me soustraire, quelques instants, aux bruits de la rue et au fracas du monde, pour mieux entendre les battements de pouls de ces villes de grandes multitudes. Et j’en suis souvent, très souvent, ressorti — de ces cafés enfumés — avec une histoire à raconter, née dans la rencontre heureuse et hasardeuse avec la vie, avec les gens, tout simplement.

Mon auteur préféré : Dany Laferrière. Pour L’odeur du café. Et le reste de son œuvre.

QUI EST AKLI AÏT ABDALLAH ?

  • Né en 1956 en Algérie, il obtient un diplôme universitaire en statistiques avant d’entreprendre des études supérieures en urbanisme à Paris.
  • De 1987 à 1990, il est journaliste à l’hebdomadaire francophone Algérie-Actualité, avant d’émigrer à Montréal.
  • En 1992, il devient recherchiste à la radio de Radio-Canada, puis grand reporter en 1999.

Source: https://www.lapresse.ca/contexte/2022-09-11/un-cafe-avec/akli-ait-abdallah-grand-reporter.php

 

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