Le retour au pays d’un enfant de la décennie noire

La grande histoire qui s’écrit au quotidien en Algérie depuis la naissance de l’Hirak, ce mouvement populaire qui appelle à la modernisation du pays, bouleverse aussi les plus petites. De Rimouski à Alger, Mehdi Amir, 29 ans, voit désormais son destin se synchroniser avec celui de son pays natal. Premier texte d’une série de deux.

L’ambiance était enfumée dans ce petit restaurant de brochettes, poissons et frites, de la rue Reda HouHou à Alger. Mais c’est plutôt la première bouchée de sardines qui a fait monter les larmes dans les yeux de Mehdi Amir, 29 ans, Québécois d’origine algérienne, débarqué la veille de l’avion.

« Ça fait 19 ans que je les attends, ces sardines-là », me dit Mehdi, un ami de longue date rencontré au bord du Saint-Laurent au début de ce siècle, en s’excusant de l’intensité de l’émotion qui, sans prévenir, vient de le rattraper. « Depuis des semaines, je vis avec une boule dans le ventre : le stress de ce retour. Et là, c’est comme si la tension d’un seul coup venait de partir. »

Six heures de route vers Montréal, 7 heures d’avion vers Alger. 5900 km. Rimouski, où il vit depuis ses dix ans, est désormais très loin. Et sur la table, sardines et hmiss — prononcer « hamisse » —, cette salade algérienne à base de poivrons grillés, d’ail et de tomates, accentuent la distance en le rapprochant, par la magie des odeurs et des goûts, de son passé.

« J’ai quitté l’Algérie pour le Québec, mais ce n’est pas moi qui l’ai décidé. Ce sont mes parents », dit-il pour éclairer la complexité des sentiments qui l’animent depuis des années et qui ont balisé la nécessité de ce retour, pour la première fois depuis 19 ans. Un moment rêvé, anticipé et attendu, que l’euphorie de l’Hirak, ce mouvement populaire qui cherche à changer le visage de l’Algérie depuis le 22 février dernier, a un peu précipité et même facilité.

« Ce qui se passe ici, c’est très beau, très positif, très inspirant », commente le jeune homme qui a vécu l’exil, puis la construction de sa nouvelle identité québécoise, dans le souvenir de la décennie noire, celle du terrorisme et de la persécution des lettrés, qui ont incité son père et sa mère, employés dans le domaine des services sociaux et de la santé, à venir refaire leur vie au Québec. « J’ai trouvé ça difficile. Mais je les remercie de l’avoir fait », dit Mehdi.

C’était en 2000. C’était pour lui et sa petite soeur. Pour qu’ils puissent s’épanouir dans un climat social et politique moins hostile, dans cette liberté, cette justice, cette ouverture que le peuple algérien réclame désormais en choeur, après avoir empêché Adbelaziz Bouteflika de se présenter pour un cinquième mandat. Le président était devenu invisible et impotent après un AVC en 2013. L’annonce de sa candidature a été vécue comme un affront, une insulte, particulièrement au sein de la jeunesse algérienne, qui représente les deux tiers de la population, l’incubateur du mouvement.

Le début d’un temps nouveau

Après 20 ans d’un pouvoir de clan, d’un régime autoritaire et corrompu, l’Algérie s’est levée au grand complet pour réclamer la fin de la soumission, le départ des fantômes de son passé et surtout la mise de son destin sur une autre trajectoire, désormais démocratique, laïque et moderne. La transition, poussée par la révolution dite des sourires, est en cours. Et Mehdi en comprend les racines, le sens et les aspirations, intimement.

« Moi aussi, je me cherche depuis des années », admet le jeune homme qui est passé à l’âge adulte dans une incertitude et une indécision qui ne l’a jamais quitté depuis. Il a travaillé dans le monde des bars à Montréal. Il s’est intéressé aux relations internationales, au développement durable. Il est aujourd’hui dans le tourisme et la restauration en Gaspésie, avec le sentiment d’une faille dans ses fondations qui l’éloigne constamment de projets un peu plus structurants. « Depuis 19 ans, je vis avec l’impression qu’il me manque quelque chose. Quand je suis sorti de l’avion dimanche, j’ai compris ce que c’était. C’était l’Algérie. »

Le jour de son arrivée à Alger, un groupe de penseurs algériens, baptisé Nabni — pour Notre Algérie bâtie sur de nouvelles idées —, a appelé à une « transition concertée, pacifique et ordonnée » pour ne pas laisser la crise politique actuelle détruire le pays. Mehdi, lui aussi, a commencé à mettre de l’ordre dans son identité et à faire la paix avec son passé, admet-il après quelques jours à peine. La chaleur débordante des membres de sa famille, des oncles, des cousins, une grand-mère, qui n’ont jamais quitté le pays a facilité le processus. Son nouveau contact avec l’algérien, sa langue maternelle, que ses années rimouskoises avaient enfoncé dans les zones sombres de sa mémoire, aussi.

Le onzième vendredi de l’Hirak, c’est dans cette langue qu’il a chanté lui aussi dans les rues d’Alger, place Maurice-Audin, un des épicentres de cette révolution tranquille, pour qu’« ils dégagent tous ». Ils ? Les figures de l’ancien régime, dont les têtes, en tombant les unes après les autres, inspirent désormais un sentiment de retour chez certains. « Le mouvement appelle à une modernité pour l’Algérie, à une ouverture sur le reste du monde, dit Mehdi. Il y a quelque chose de très optimiste dans ce que l’on entend dans la rue. Et la diaspora algérienne a désormais un rôle à jouer dans ce nouvel élan démocratique. »

Tisser des liens

ll parle de construire des ponts entre le Québec et l’Algérie. Il émet une idée. Puis une autre. Mais demande qu’il n’en soit pas question dans le journal. « Je ne veux pas me les faire voler », résume-t-il en riant. Autour de lui, Mehdi entend désormais d’autres Québécois de son âge, d’origine algérienne comme lui, qui parlent de retourner en Algérie ou qui en reviennent débarrassés, pour la première fois, de ce pessimisme et de ce fatalisme qui plombaient jusqu’à février dernier leur rapport au territoire. « Les choses bougent, elles le font vite et dans la bonne direction », estime Mehdi.

Quelques jours plus tôt, à la surprise générale, trois figures du pouvoir occulte algérien, dont l’intrigant Toufik, un ex-patron des puissants services de renseignement et Saïd Bouteflika, véritable détenteur du pouvoir exécutif en Algérie depuis l’accident de son frère, l’ex-président, ont été arrêtés par l’armée qui encadre la transition. On les accuse de complot contre l’État. C’est une rupture majeure dans l’histoire politique du pays. Mehdi était dans l’avion du retour, « en train de pleurer avec d’autres Algériens », raconte-t-il, qui comme lui ont été touchés par le caractère émouvant du mouvement.

« L’Algérie est en train de changer. Et à son contact, pendant une semaine, j’ai l’impression que, sur le plan personnel, je suis en train d’en faire autant. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

 

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