Algeroweb-Ksari ou la mémoire des Algériens du Canada

Lancé en 1997, le portail internet Algeroweb s'est vite imposé comme la première source d'information communautaire pour les Algériens du Canada, longtemps avant l'avènement des médias sociaux. Il fêtera ses 20 ans ce samedi.

En arrivant au Canada en septembre 1990, Abdelkader Kechad ne se doutait pas que 28 ans plus tard, il allait célébrer le vingtième anniversaire d'un site internet qu'il fondera et  destinera aux Algériens du Canada et même au-delà. Mais beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts entre-temps, où son histoire personnelle épousera celle d'une communauté qui dépasse maintenant les 100 000 individus.

Parcourir les événements qui ont jalonné la vie de cet ingénieur d'application du Centre d'études et de recherche en informatique (CERI), l'ancêtre de l'Ecole nationale supérieure d'informatique de Oued Smar (Alger), c'est raconter l'histoire de la génération d'Algériens formés à l'école de l'indépendance et qui ont répondu à l'appel de l'ailleurs. A ce moment, l'Algérie commençait une lente descente aux enfers qui allait emporter 200 000 de ses enfants et forcer à l'exil une partie de son intelligentsia.

Un kilomètre entre une maison et une autre !

Le fondateur du site Algeroweb-Ksari se rappelle que quand il préparait son dossier d'émigration au Canada, un auditeur de la célèbre émission "Contact'' de la Chaîne 3 de la Radio algérienne affirmait qu'il allait vivre au Canada, «un pays où il y a un kilomètre entre une maison et une autre !». Pour cet Algérien de Boufarik et ex-président de sa fanfare, «nous ne connaissions rien de ce pays, sauf qu'il était grand et qu'il y avait des ours !»

«C'est un collègue de travail qui m'a transmis la piqûre de l'émigration, en me racontant qu'un ami à lui vivait au Canada et que tout se passait bien pour lui», continue celui qui quittera son emploi dans une filiale de l'ex-entreprise publique Sempac pour aller vivre au pays de l'érable.
Ce n'est qu'en arrivant au Canada qu'il comprendra que tout n'était pas rose. Il avait planifié de faire venir sa famille après quelque temps, mais comme il n'arrivait pas à trouver du travail, il a dû revoir ses plans.

Après six mois et des centaines de demandes d'emploi envoyées par poste, il n'y avait pas encore internet, il décide de rentrer en Algérie.
«Je savais que je devais commencer au bas de l'échelle, mais même plus bas je ne trouvais pas», explique Abdelkader Kechad. On est à la première moitié de 1991.

En rentrant en Algérie, il retrouve un emploi comme informaticien dans une entreprise publique.
Puis un jour, rentrant du travail et en arrivant à Boufarik, il «reçoit une gifle» lorsqu'il voit ses deux enfants avec des bidons d'eau, le plus grand avait six ans. L'eau était coupée et ils devaient aller en chercher.

A ce moment, il prend la décision de revenir au Canada. «J'ai dit à ma femme que je préfère vivre avec l'aide sociale que de voir mes enfants avec des jerricans», se remémore celui qui vivait encore chez sa mère. En ce temps-là, ni Air Algérie ni Air Canada Rouge n'avaient encore lancé leur ligne Alger-Montréal. Il fallait passer par Casablanca et la Royal Air Maroc.

On était en juin 1991 et le syndicat du FIS, l'ancien parti islamiste, menaçait de clouer les avions au sol. La détermination de Abdelkader Kechad à partir le pousse, même à prévoir de rallier Casablanca par taxi. Finalement, la menace du SIT est levée et il arrive au Canada avec femme et enfants. Un mois après, il trouve du travail. Et maintenant, il est spécialiste SAP.

L'aventure Algeroweb

A cette époque, «je ne connaissais pas de journaliste de la communauté ni à la Télévision ni à la radio», explique Abdekader Kechad. Sur radio centre ville de Montréal, le comédien Rachid Ouali lance une première émission qu'il nomme "Carrefour Maghreb". Elle sera diffusée à partir du 18 novembre 1990, selon le témoignage de ce dernier à la Ksari WebTV. L'émission passait tous les jeudis de 18 h:00 à 19 h:00. Plus tard, en 1996, il cédera l'émission à d'autres animateurs et elle deviendra "Taxi Maghreb et Montréal Labess".

A la Télévision, une ancienne journaliste algérienne vivant au Canada, Newzika Benmansour-Sibilio, lance en 1992 "Fidèle Algérie", une émission sur la défunte "Télévision ethnique du Québec" (TEQ), le canal 24. Viendra le journal Alfa, lancé en mars 1997 par Mustpaha Chelfi, ancien journaliste à Algérie Actualité. Puis vint l'aventure Algeroweb, en octobre 1997. «Il était difficile de trouver de l'information sur l'Algérie. Il y avait des pages personnelles, mais elles étaient de mauvaise qualité», se rappelle Abdelkader Kechad.

Avec son abonnement internet, il crée une page personnelle qu'il appellera Algeroweb. Il fera partie des pionniers de la présence médiatique algérienne sur le web  avec les sites des journaux El Watan, Liberté ou les disparus, Le Matin et La Tribune. Il sera vite repéré par le journal Le Monde, qui parle d'Algeroweb dans un dossier datant de mars 1998 titré "Internet donne la parole aux Algériens".
«A chaque fois que je trouvais une information sur l'Algérie, je la mettais sur le site», explique-t-il.

De la page personnelle, il achète le nom de domaine et il finit par héberger le site chez lui au sous-sol de sa maison, où il a récemment aménagé un studio pour Ksari WebTV, «Quand des amis venaient chez moi, je leur montrais l'ordinateur et je leur disais voici Algeroweb», s'amuse-t-il à raconter. «Au début, je commençais à regarder les statistiques et chaque jour je voyais qu'il y a 10, 20 puis 30 accès. ça rentrait du Canada, d'Algérie et de Tunisie», se rappelle-t-il.

Il passe à une version améliorée du site qui lui permet d'atteindre, au plus fort de sa notoriété, les 10 000 visiteurs par jour les fins de semaine. Beaucoup de gens dans la communauté ne sortaient pas le week-end avant d'avoir consulté le site Algeroweb, qui répertoriait toute l'activité culturelle et politique de la communauté.

Muni de son stylo et d'un bloc-notes, il passait dans les commerces des Maghrébins et prenait les cartes de visite pour les mettre sur le site. Personne ne savait qui était derrière le site, jusqu'au jour où le journal Alfa lui consacre la Une avec photo et Monsieur Algeroweb en titre !

Algeroweb devient Ksari

En 2008, il prend un grand risque et décide de changer le nom du site. Il y avait trop de sites qui commençaient par «Algerie». Il voulait quelque chose qui symbolise sa ville, Boufarik. Entre Charbate, Orange, Platane et Zlabia, il opte plutôt pour Ksari, du nom du quartier de Boufarik connu pour sa zlabia.

Les gens ont fini par s'habituer au nouveau nom, bien que les anciens continuent à l'appeler Algeroweb.
Avec la notoriété viennent les problèmes. Le site a été accusé de tous les noms. Il y a quelques années, au moment où un site berbériste le traitait gratuitement d'ONG du consulat, Algeroweb se faisait reprocher par certains officiels de ne pas «modérer» les communiqués anti-pouvoir algérien.

«Quand je sais que ce que je fais, eh bien le reste m'importe peu, c'est du bla-bla-bla. Ce qui me dérange, ce sont les gens qui embarquent dans le dénigrement sans esprit critique», déplore Abdelkader Kechad. «Je publie tout ce qu'on me propose. Je ne fais aucune différence entre les publications. Mais les extrémistes de tous bords ne m'intéressent pas», explique-t-il. Toute cette pression l'a poussé à mettre en veille le site plusieurs fois. Une fois il l'a même suspendu deux mois.

En 2015, il lance "Ksari WebTV." L'objectif est le même : vidéos et promotion des activités de la communauté. Il passe même des lives.
L'aventure Facebook ne semble pas trop emballer l'informaticien, puisque la gestion des forums demande toute une équipe. Sur l'ancienne version du site, il avait un forum qu'il a archivé et qui serait un riche matériel de travail pour tout sociologue qui veut étudier la communauté algérienne du Canada.

«Ce site, je l'ai fait pour aider ma communauté pas pour m'aider moi-même», conclut Abdelkader Kechad, qui lance ainsi une flèche aux pseudo-associations et autoproclamés leaders de la communauté, qui, au mieux, font du folklore, et au pire, de la basse politique, qui maintient les immigrants dans un statut infantilisant.

Source: El Watan du 3 mai 2018

 

 

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