Miloud Chennoufi, Professeur au Collège des Forces Canadiennes (Toronto) : «Les pays arabes souffrent d’une politisation démesurée des armées»

Miloud Chennoufi, qui a débuté sa vie active en qualité de journaliste au Soir d’Algérie, est actuellement professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto (Canada). Il vient de participer à un colloque académique organisé au titre du 16e Salon international du livre d’Alger où il a présenté une communication remarquée. Au cours de son séjour à Alger, il a rendu visite à ses camarades du Soir d’Algérie où, non sans émotion, il a évoqué les souvenirs qui le lient au journal. Il a bien voulu répondre aux questions que Mohamed Chafik Mesbah lui a posées.

Le Soir d’Algérie : Pouvez-vous, brièvement, rappeler à nos lecteurs les principales étapes de votre trajectoire ?
Miloud Chennoufi : Je suis né en 1970 à Alger où j’ai vécu une enfance heureuse. J’ai grandi dans une famille chaleureuse soudée par un amour inconditionnel autour d’une mère courage dont les innombrables sacrifices, le don de soi et l’abnégation ont été la première source morale pour toute la famille. La vénération que mes parents avaient pour le savoir, eux qui n’ont pas eu la chance de fréquenter l’école, nous a été transmise comme valeur essentielle. Ma mère, qui a pris le chemin de l’école à l’âge de 64 ans, lit et écrit, aujourd’hui. Elle prend sa juste revanche sur une époque où l’injustice contre les femmes commençait et s’achevait par le déni d’éducation. Le respect qu’on doit aux femmes n’est pas une notion abstraite dans mon esprit. C’est un devoir et leur émancipation une nécessité absolue. J’ai fréquenté l’école primaire Youcef Bentechfine puis le collège Colonel Othman à Hydra, enfin le lycée Amara Rachid de Ben Aknoun. Je garde un tendre souvenir de mes années d’écolier. Nous avions généralement des enseignants compétents qui aimaient leur métier. Mais par-dessus tout, l’école était une institution que nous respections parce qu’elle forçait le respect. Avec le recul, je peux dire, cependant, que les signes d’une dégradation imminente étaient déjà palpables tant dans le comportement de certains enseignants - très peu nombreux heureusement - que dans celui des élèves. Mais dans l’ensemble, celui qui le voulait pouvait accéder à un enseignement de grande qualité. J’ai fait mes études supérieures à l’Institut de sciences économiques de l’Université d’Alger, à Kharrouba plus exactement. Ce fut une expérience pénible. C’était le début des années 1990. L’insécurité et l’incertitude régnaient alors. Je suis chagrin de dire que je n’ai pas eu affaire à une institution universitaire. Au sens où l’aspect institutionnel et organisationnel propre à une université était, totalement, absent. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas pu bénéficier d’un enseignement dispensé par des professeurs de qualité. Malgré les conditions désastreuses, au plan matériel et logistique s’entend, des professeurs compétents, pédagogues et honnêtes continuaient de faire leur travail contre vents et marées. Je ne citerai aucun pour n’en oublier personne mais je leur suis tous reconnaissant. J’ai entamé des études en post-graduation dans le même institut, en exerçant, parallèlement, le métier de journaliste. D’abord en tant que pigiste à El-Hadeth, ensuite comme journaliste régulier au Soir d’Algérie, à El Khabar, à Liberté et enfin à La Tribune. Des années initiatiques faites d’espoir et de douleur, jusqu’à mon exil forcé au Canada en 1997, un exil qui s’est transformé en immigration. A Montréal, j’ai entrepris des études de post-graduation en administration à l’Ecole des hautes études commerciales (HEC) de Montréal et des études doctorales en sciences politiques à l’Université de Montréal. Aujourd’hui, je suis professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto où j’enseigne, entre autres, les sciences politiques, les relations internationales et le leadership.

A l’occasion de votre récent séjour à Alger, vous avez rendu visite à vos anciens collègues au siège du journal Le Soir d’Algérie où vous aviez entamé votre carrière active. Quel sentiment avez-vous éprouvé lors de cette visite ?
Forcément, mon rapport au Soir d’Algérie ne peut être que chargé d’émotion. Retrouver des personnes qui furent mes collègues, en ce terrible 11 février 1996, lors de l’attentat contre la Maison de la presse, est venu réveiller quelque chose qui était, profondément, ancré en moi. Les images de Allaoua Aït Mebarek, Mohamed Dhorban et Djamel Derraza - paix à leur âme - n’étaient plus de simples souvenirs. Les images de mes collègues disparus se sont incarnées devant mes yeux au moment où mes pieds foulaient, de nouveau, les locaux du Soir d’Algérie après tant d’années d’absence. Ces images sont venues me rappeler, encore une fois, que beaucoup trop de sang innocent a coulé sur cette terre. Je crois que le terrible évènement qui nous avait frappés au Soir d’Algérie a créé chez tous ceux et toutes celles qui l’ont vécu un lien très particulier dont je distingue les contours dans le regard embué d’un Nacer Belhadjoudja ou d’un Fouad Boughanem. Même lorsque nous discutons de choses censées être joyeuses, je perçois dans leur regard cette dose indicible de tristesse que nous gardons, tous, enfouie au tréfonds de nous-mêmes. Je suis heureux de pouvoir enfin parler – Dieu sait combien c’est difficile — de cet épisode, car, très longtemps, évoquer la mémoire des défunts relevait dans mon esprit de l’inénarrable. Je trouvais que c’était manquer de pudeur que d’évoquer en paroles un malheur qui a bouleversé à jamais tant de vies. Je pense tout particulièrement aux enfants de Mohamed Dhorban et Djamel Derraza. Je leur transmets mon salut fraternel, celui de frère de leurs pères disparus. La charge émotionnelle qui me lie au Soir d’Algéries’explique aussi par le sentiment de reconnaissance à un journal qui m’a permis de me lancer dan la profession. J’ai trouvé en la personne de Nacer Belhadjoudja — chef de la rubrique nationale à l’époque — un professionnel attentionné qui m’a fait confiance alors que je n’étais qu’un jeune diplômé qui n’avait pas du tout fait ses preuves. Hormis quelques articles en arabe que j’avais publiés dans un hebdomadaire dirigé par H’mida Layachi, lequel fut à vrai dire le premier à me faire généreusement confiance. Je n’avais rien de tangible à offrir pour faire valoir quelque compétence que ce soit. Permettez-moi de leur exprimer, à H’mida Layachi et Nacer Belhadjoudja, ma profonde reconnaissance. Certes, les temps étaient difficiles, mais ces deux aînés m’ont permis de vivre les années les plus intenses de ma vie. Malgré le sang et les larmes. L’expérience du Soir d’Algérie,d’ El Khabar et d’ El Watan représente à mes yeux, par delà la profession journalistique, le prodige que peut réaliser l’esprit entrepreneurial lorsqu’il dispose de conditions adéquates. Quelles conditions ?! Tout juste une politique gouvernementale ingénieuse, la bonne volonté de jeunes journalistes ambitieux et un minimum de moyens financiers et matériels. Voilà comment a commencé et comment a réussi l’aventure de la presse indépendante.

A ce propos, si vous continuez à lire, depuis le Canada, la presse algérienne, quelle évaluation en faites-vous aujourd’hui ?
Je lis quotidiennement El Watan et Le Soir d’Algérieen français ainsi qu’ El Khabar et Djazair Newsen arabe. Vous voyez déjà que d’un point de vue pratique, la presse algérienne est indispensable. C’est un lieu commun, mais il faut le répéter : la presse algérienne est, peut-être, le seul acquis qui a perduré depuis l’ouverture démocratique qui avait fait suite aux évènements d’Octobre 1988. Sans exagération, je crois que le citoyen algérien est, convenablement, informé. Je veux dire que l’information est à sa disposition, même si le commentaire, il est vrai, se mêle parfois – peut-être trop souvent – à l’information. Je ne suis pas du tout gêné que des préférences politiques et idéologiques soient palpables à la lecture d’articles d’information. C’est normal et c’est le cas pour presque tous les journaux dans le monde. Je dis simplement que la subtilité est une vertu du journalisme. Je précise, du journalisme hautement professionnel. Lorsque le lecteur est convaincu que son sens du bon jugement est respecté, le journaliste pourra considérer avoir, parfaitement, accompli sa tâche. Quitte ensuite à ce que ce même journaliste — mais, alors, dans un espace éditorial — exprime, ouvertement, son opinion sur le même sujet. Dans ce cas, il n’y a pas tromperie, le lecteur est, d’emblée, averti. Je dois, également, faire part de mon impression à propos des perspectives qui s’ouvrent à l’émergence d’une presse de meilleure qualité, encore, en Algérie. J’ai souvent le sentiment que la presse algérienne subit des pressions et qu’il existe encore des sujets tabous qu’elle ne peut aborder. Pas simplement des sujets de nature politique, les tabous concernent aussi bien les nouveaux pouvoirs économiques. Ce constat recouvre, pour ainsi dire, une réalité plus générale qui se rapporte, comme aiment à dire les planificateurs, au «Reste à Réaliser» en termes de démocratisation du pays. Tant que la presse algérienne continue à subir ces pressions et qu’elle continue de ne pas aborder des sujets tabous, il ne sera pas possible de dire que l’Algérie est un pays pleinement démocratique.

Dans quelles conditions avez-vous décidé de partir au Canada ?
Ce n’était pas une décision mûrie de longue date. Au départ de ma vie active, mon ambition consistait, tout simplement, à continuer mes études en parallèle avec l’exercice du journalisme jusqu’à l’obtention d’un doctorat en Algérie. J’envisageais d’enseigner et de me livrer à la recherche dans l’université algérienne. Les six premières années d’horreur que le pays avait traversées durant les années 1990 ne m’avaient pas fait changer d’avis. Je considérais, naïvement sans doute, que mon modeste travail de journaliste participait à améliorer les choses en vue d’un retour à la normale en Algérie. En 1995, par exemple, cet état d’esprit me conduisait à imaginer que le succès de l’élection présidentielle revenait, en partie, aux journalistes. Il suffit de se souvenir du succès de cette élection malgré les appels au boycott et les menaces contre les citoyens pour s’en convaincre. Je croyais, sincèrement, que le pouvoir algérien avait, enfin, compris qu’il pouvait faire confiance aux citoyens. Je crois même avoir écrit, alors, que le vote des Algériens ne devait pas être assimilé à «un chèque en blanc». Malheureusement, c’est cette grille de lecture qui s’est imposée. J’étais découragé par l’immaturité politique qui venait s’ajouter aux déceptions accumulées au fil des années. L’irresponsabilité de tous les acteurs politiques du pays me paraissait être la cause du délitement où s’enfonçait l’Algérie. L’amertume me gagnait alors que la mort se banalisait. C’est alors qu’en ce jour de décembre 1996, j’ai eu une pensée horrible : la situation du pays avait atteint un point tel de dégradation qu’il était vain de se soustraire à l’équation de la responsabilité personnelle. En clair, il me fallait agir. Mais comment agir ? Je ne voyais pas d’issue au drame que nous traversions. Pour comprendre, il faut, naturellement, se remettre dans le contexte de l’époque. Le paroxysme de l’horreur atteint avec les massacres collectifs de 1997 avait fini par avoir raison de tous les doutes qui avaient pu subsister. J’avais décidé d’exprimer mon refus de cette situation absurde par un exil volontaire. C’est par un soir glacial de décembre, après l’acceptation de mon dossier d’inscription en poste-graduation à HEC, que j’ai atterri à Montréal. Cela n’a pas été facile de se séparer du pays et je porte, toujours, la marque indélébile de cette déchirure.

Selon quels critères avez-vous été choisi pour enseigner au prestigieux Collège des Forces canadiennes ?
Grâce au caractère multidisciplinaire de mon parcours académique et à mon multilinguisme. Le Collège était à la recherche d’une personne capable d’enseigner la théorie des organisations, une discipline relevant de l’administration, tout en étant à l’aise avec les questions politiques, diplomatiques et stratégiques qui relèvent davantage des sciences politiques et des relations internationales. Cette combinaison n’est pas toujours facile à trouver chez un seul enseignant. Le Collège cherchait aussi une personne bilingue maîtrisant le français et l’anglais. J’étais, par conséquent, en position plus favorable par rapport aux autres candidats car cela correspondait, dans les deux cas, à mon profil. Outre ma parfaite maîtrise des langues française et anglaise, mon mémoire de troisième cycle portait, en effet, sur la théorie des organisations et ma thèse de doctorat sur la problématique de la guerre en relations internationales. J’avais, néanmoins, un handicap puisque je n’avais pas encore soutenu ma thèse. Le Collège, ayant pris acte, que je m’apprêtais à la soutenir, retint ma candidature pour un emploi temporaire d’un an. Il s’agissait de remplacer un professeur parti en congé sabbatique. A l’époque, je ne m’imaginais pas du tout continuer ma carrière dans un collège d’état-major et j’étais ravi de n’être lié au collège que pour une année universitaire. Mon intérêt intellectuel était focalisé, en effet, sur les questions conceptuelles et épistémologiques. Les problèmes politiques quotidiens et les défis pratiques du leadership ne m’intéressaient que de façon tangentielle, tout au plus comme l’amorce d’une réflexion théorique encore plus poussée. En toute honnêteté, enseigner à des étudiants de post-graduation où se côtoyaient officiers supérieurs, diplomates et hauts fonctionnaires ne m’attirait pas et il me semblait devoir traiter de problèmes secondaires par rapport à mes centres d’intérêt qui étaient d’ordre théorique. Au fil des mois, j’ai découvert, cependant, toute la fécondité intellectuelle de l’étude et de l’enseignement pratiques. Une fécondité que je ne soupçonnais pas. Le hasard ayant voulu que pendant la même année, un poste permanent fut disponible au Collège, j’ai vite postulé et ma candidature fut retenue. J’entame actuellement, avec beaucoup de bonheur, ma cinquième année d’enseignement au Collège des Forces canadiennes.

Quels sont vos domaines de spécialités ? Considérez-vous avoir pu apposer votre empreinte sur l’évolution de ces disciplines au Canada ?
Comme je l’ai souligné, le hasard m’a, fort heureusement, servi tout le long de mon parcours universitaire multidisciplinaire. De mon premier cycle en sciences économiques à l’Université d’Alger, j’ai gardé un goût pour l’économie politique internationale. Mes études de post-graduation à HECMontréal ont enraciné en moi un intérêt certain pour les problèmes liés à l’efficacité de l’action collective organisée, peu importe le domaine. A HEC Montréal, s’est cristallisé, en moi, également, un intérêt aux processus et aux procédés propres à la genèse et à l’accumulation du savoir dans le champ de la pratique. De ma thèse de doctorat réalisée à la frontière de la philosophie politique et des relations internationales, autour d’une réflexion critique sur la guerre, j’ai retenu l’intérêt de la conceptualisation et de la réflexion théorique sur les questions stratégiques. Evidemment, l’intérêt que je porte à l’évènementiel provient, sans doute, de mon expérience de journaliste. Je dois, enfin, mentionner que la dimension historique, celle de la contingence et du singulier, est toujours centrale dans mon approche des phénomènes que j’étudie. L’universel, théorique notamment, me paraît toujours suspect parce que c’est facile de le projeter pour le plaquer sur le réel. Je préfère le travail minutieux qui reconnaît à tout phénomène sa singularité. Au total, je me retrouve à la confluence de plusieurs disciplines. Je ne suis ni un strict économiste, ni un expert exclusif des sciences de l’administration ou des sciences politiques. La réalité ne s’accommode pas des cloisonnements factices qui séparent entre eux les domaines académiques spécialisés, c'est-à-dire tout le spectre des sciences sociales. Je considère la multidisciplinarité comme une planche de salut qui permet la compréhension de la complexité du réel pris dans son développement historique propre. C’est une démarche qui tient de l’herméneutique critique. Prenez par exemple ce qui est communément appelé «le printemps arabe». Il s’agit d’un phénomène d’une complexité extraordinaire, d’où, d’ailleurs, tout son intérêt. Toutes ses dimensions, politique, économique, culturelle, historique, sociologique sont à lire, différemment, des grilles de lecture classiques. Le «printemps arabe» pousse à une refondation des problématiques afférentes à cette région du monde. Le mode de production du savoir sur cette région du monde est à revisiter. En l’espace de quelque semaines, un savoir accumulé au fil de longues décennies est, subitement, devenu obsolète. Pourquoi ? Impossible de répondre à cette question sans recourir à une herméneutique proprement critique. C’est autour de cette démarche que je tente d’articuler ma modeste contribution.

Lors du colloque dédié au monde arabe et organisé dans le cadre du 16e Salon international du livre d’Alger, vous avez présenté une communication sur «le rôle des armées nationales dans les transitions démocratiques». Très brièvement, quelle en était la substance ?
Le point de départ de ma contribution a consisté à dire que les pays arabes à régime républicain souffraient d’une politisation démesurée des armées et d’une militarisation tout aussi démesurée de la politique. D’un point de vue normatif, théorique et universel, la transition démocratique exige, nécessairement, une réforme militaire. Le cas échéant il pouvait suffire de s’instruire des expériences réussies en la matière, par exemple en Espagne, et réduire le problème à une simple affaire technique. Comme je suis méfiant de l’universel théorique qui s’érige en règles normatives, il me fallait «problématiser» la question de la réforme militaire dans le cas spécifique du monde arabe pour prendre la pleine mesure de sa dimension politique. Il me fallait revenir à l’histoire pour comprendre pourquoi il en était ainsi. Cet exercice de «problématisation » m’a conduit à considérer que la réforme militaire devait s’intégrer dans un processus global de démocratisation touchant, également, la classe politique arabe. La séparation du politique et du militaire dans le monde arabe est conditionnée par deux autres séparations, celle du religieux et du politique et celle du laïc et du jacobin. Aucune de ces séparations ne peut ni ne doit se faire sans l’autre. J’ai ajouté que la condition nécessaire de cette triple séparation se trouve dans la distinction établie par Max Weber entre «éthique de conviction» et «éthique de responsabilité». Schématiquement, l’équation politique arabe se présente sous la forme d’un cloisonnement étanche entre groupes d’acteurs - militaires, laïcs et islamistes - animés par des convictions idéologiques si profondes qu’elles conduisent systématiquement à l’exclusion des autres. L’expérience algérienne a montré que cette démarche conduit directement au désastre. L’alternative pragmatique — avant d’être morale — se trouve dans «l’éthique de responsabilité» celle où chacun mesure les conséquences de ses actes. Il me semble qu’il est dans l’intérêt des pays et des armées arabes que la responsabilité du gouvernement incombe à une autorité civile responsable jouissant d’une légitimité démocratique incontestable. Il est dans l’intérêt des pays arabes et des islamistes de comprendre que la laïcité n’est pas, nécessairement, opposée à la religion et qu’il est, parfaitement, concevable qu’il puisse exister un acteur politique islamiste responsable dans un régime où la religion est séparée du politique. Enfin, il est dans l’intérêt des pays arabes et des laïcs de comprendre qu’il existe bel et bien des mouvements islamistes qui sont éclairés et motivés par le désir réel d’édifier des Etats modernes, démocratiques et prospères. Ce n’est pas du tout de l’idéalisme naïf. L’expérience turque est là pour le prouver. En somme la réforme militaire ne peut s’effectuer qu’à la faveur d’un renversement de l’équation politique arabe qui passerait des lignes de démarcation fondées sur les antagonismes idéologiques à des lignes de démarcation reposant sur l’esprit de responsabilité politique lequel transcende les idéologies et exclut l’irresponsabilité porteuse de tous les périls y compris celui de l’intervention étrangère.

Envisagez-vous de contribuer au rayonnement en Algérie des disciplines que vous enseignez au Canada ?
Je le souhaite de tout cœur. Voyez-vous, j’ai étudié en Algérie de l’âge de six ans à l’âge de vingt-sept ans au frais du contribuable. Je représente avec tous les universitaires et les cadres algériens vivant à l’étranger une perte sèche pour l’Algérie qui a fait de nous ce que nous sommes, c’est-à-dire la part opérationnelle sur laquelle s’édifie l’avenir d’un pays. Essayez d’en chiffrer le coût et vous aboutirez sans doute à des sommes astronomiques. Je vis, quotidiennement, dans la hantise de cette situation désolante. Mais je ne dois pas me limiter au constat. Des solutions existent, du moins en ce qui concerne les universitaires. Un premier pas consisterait en une réhabilitation sérieuse de l’institution universitaire car c’est bien ce facteur qui représentera le principal attrait aux yeux des universitaires algériens exerçant à l’étranger. Il est ensuite nécessaire de se débarrasser de la mentalité centralisatrice qui étouffe l’initiative et freine le développement. Je n’entends pas être moralisateur et donneur de leçons à partir de l’étranger. Mes collègues algériens sont bien mieux placés que moi pour juger. Mais l’expérience accumulée me permet d’avancer, sans grand risque de me tromper, que confier la mission de nouer des liens avec les universitaires de l’étranger à la machine bureaucratique d’un ministère c’est l’échec assuré. Tout au plus y aura-t-il des rencontres grandioses et très onéreuses. Il y en a eu qui sont restées sans lendemain. Il faut passer à une mentalité de réseaux à tisser au niveau le plus local. De professeur à professeur, sur des thèmes bien précis, engageant des projets tout aussi précis. Cela peut aller de la simple communication devant des étudiants de second cycle à des publications communes, jusqu’au colloque académique de plus grande ampleur. C’est plus économe et bien plus efficace. C’est de la sorte d’ailleurs qu’agissent les pays qui ont su tirer le meilleur profit de leurs diasporas.

Vous êtes le neveu du prestigieux diplomate Lakhdar Brahimi. Vous évoquez, non sans fierté, l’influence qu’il a exercée sur votre carrière académique. De quelle manière s’est exercée sur vous cette influence ?
Une influence cardinale considérable, et c’est peu dire. Mais votre question me met quelque peu dans l’embarras parce que je ne veux pas heurter la modestie légendaire de mon oncle ni violer son goût, pas moins légendaire, pour la discrétion. Vous comprendrez ma gêne de devoir parler d’un homme qui m’a toujours fait l’effet d’un ascète. D’un autre côté, je ne peux me dérober face au devoir de reconnaissance surtout que j’ai ce rare privilège de l’exprimer, pour la première fois, en public. Une anecdote pour mesurer l’ampleur de ce que je dois à Lakhdar Brahimi. A son retour de Londres où il était ambassadeur pendant les années 1970, il portait dans ses bagages un nombre considérable de livres, si considérable que sa bibliothèque dans son appartement d’Alger ne pouvait tous les contenir. Il en confia une partie non négligeable à ma mère en lui disant : «Un jour, les enfants en auront besoin.» Je n’étais qu’un enfant, mais je savais que les objets précieusement enveloppés dans des draps et soigneusement rangés dans les placards – nous n’avions pas de bibliothèque – n’étaient rien d’autre que ce que ma famille appelait avec révérence «Ktabet khali Lakhdar » (Les livres de l’oncle Lakhdar). Quelques années plus tard, fasciné par la poésie arabe ancienne, notamment par Zoheir Ibn Abi Salma et Djarir, mais ne trouvant nulle part leurs recueils, je me suis, discrètement, mis à fouiller dans «ktabet khali Lakhdar». Ce fut une révélation, pas seulement pour Ibn Abi Salma, mais pour bien d’autres poètes anciens, voire d’autres, étonnamment, poètes modernes. Bayatti et Sayyab, notamment. Des livres d’histoire, de politique, de philosophie, en arabe, en français et en anglais étaient à ma portée. L’univers de la lecture s’offrait à moi au sens littéral du terme. Vous comprendrez sans difficulté à quel point je peux être reconnaissant à l’égard de cet homme qui m’a offert cette voie d’accès vers la civilisation universelle. Un tel présent est un don pour la vie. Et c’est dans la générosité de ce don que se nourrit mon goût pour la multidisciplinarité apparu en moi très jeune grâce à l’extraordinaire variété de livres que fut ma première bibliothèque personnelle. Mon goût pour les langues et mon rejet des querelles linguistiques stériles procèdent du simple constat fait par un enfant face à un tas de livres écrits dans différentes langues qui s’offraient à lui sans s’exclure au nom de la langue. Mais cette bibliothèque en dit long sur Lakhdar Brahimi lui-même. Tout le monde reconnaît en lui, à juste titre, le grand diplomate, le négociateur chevronné, l’homme qui a côtoyé les grands de ce monde, de Nehru à Mandela. Mais pour moi, il demeurera à jamais un fin lettré, un fin lettré généreux. Le don de ses livres n’est pas la seule expression de sa générosité. La pudeur m’empêche de relater toutes les fois qu’il a apporté une aide gracieuse à de modestes petites gens. Mais à bien y réfléchir, l’influence exercée sur ma vie par Lakhdar Brahimi est encore plus profonde avec une part ancrée dans l’inconscient. Elle touche mes tentatives de réflexion conceptuelle. Prenez, par exemple, ma communication au colloque d’Alger que vous venez d’évoquer. A travers la définition nouvelle que je propose entre les différents acteurs politiques – notamment les militaires, les laïcs et les islamistes – qui se voient comme des ennemis existentiels à une situation où ils se voient comme des adversaires, mais des adversaires capables d’être des partenaires. N’est-ce pas la conceptualisation de ce que Lakhdar Brahimi a tenté de faire dans chaque mission de paix qu’on lui a confiée ?

Source: Le Soir d'Algérie

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