Mon frère, ma soeur, mon ami, mon voisin. Réveillons-nous !

L’Algérie d’antan était bâtie sur des valeurs solides que ni la pauvreté, ni le colonialisme et encore moins la tyrannie n’avaient pu ébranler. L’honneur (Nif) et l’orgueil avaient donc caractérisé tous les gestes que le peuple qui l’habitait posait au quotidien.

C’était à la fois le socle de sa richesse intérieure et la base de son mode de vie extérieur. Depuis quelques années, les valeurs avaient subi une chute libre. Le chacun pour soi, l’irrespect, les agressions, l’arrogance et les folies meurtrières avaient  tellement sévi dans l’espace public et même privé que les plus consciencieux des compatriotes dont les artistes étaient désarçonnés et scandalisés. Ces derniers ne cessent de dénoncer cette décomposition du tissu culturel et social qui faisait la fierté d’une nation, de l’Afrique du Nord et de toute la Méditerranée. Djaffar Benmesbah, journaliste et artiste peintre fait partie de ces âmes poignardées. Il n’a pas supporté cette horrible réalité imposée à son peuple. Il a donc composé ce poème quelques années après la décennie noire qui a fait voir aux Algériens et surtout aux Algérienne le degré extrême du fascisme et de la violence. La démocratie est donc l’affaire de tous et de toutes. Et ceux et celles qui pensent que les drames et les humiliations n’arrivent qu’aux autres n’ont pas compris vraiment ce qui fait un peuple, une société, un pays. Donc, lisons et écoutons attentivement le cri d’un poète du cœur d’Alger !

Mon voisin, mon ami,
Ils étaient venus agresser la voisine
Tu n'as rien fait
Ils t'avaient dit qu'elle se prostituait
Ils l'ont violée puis, ils lui ont lacéré les seins
au nom de la société et de sa morale
Et tu t'étais tu

Mon voisin, mon frère
Ils étaient venus m'humilier
Tu n'as rien fait
Ils t'avaient dit que j'étais un libertaire
Ils ont parcouru mon corps de rapières
Au nom de l’État, des prélats et autres vicaires
Et tu t'étais tu

Mon voisin, ô mon voisin
Ils étaient venus torturer l'autre voisin
Tu n'as rien fait
Ils t'avaient dit qu'il avait renoncé à la prière
Ils l'ont battu, ils l'ont fouetté
Sur instruction d'un émir des temps anciens
Et tu t'étais tu

Mon voisin, mon prochain
Maintenant qu'ils s'en prennent à toi
Et qu'ils te tourmentent
J'ai tellement à faire avec la prostituée et l'autre voisin
Car quoi qu'ils disent de toi
Nous ne nous tairons pas.
Tu es notre proche, notre voisin.

Et quand viendra le tour du persécuteur
Qui a agressé la prostituée, qui m'a torturé
Qui a humilié le voisin et qui s'était retourné contre toi
Je voudrais, mon voisin, que l'on soit unis
Pour les en empêcher
Quitte à revoir le purgatoire
Au nom de l'humanité
Au nom de l'humanité
Au nom de l'humanité.

Djaffar Benmesbah
Mai 2003