Requiem à Matoub Lounes. Un poète peut-il mourir?

Hier, le 30 juin à 20 h, la voix du chanteur rebelle Lounès Matoub a retenti au Théâtre rouge  du Conservatoire d’art dramatique de Montréal à l’occasion d’un hommage rendu en son honneur par Karim Akouche, Hace Mess, Zahir Ouali et  un panel d’artistes dont des poètes, des chanteurs, une chorégraphe venus d’ici et d’ailleurs.

Le programme de la soirée, partagé en deux parties, commence par la projection d’un film documentaire, écrit par Karim Akouche et dit par la comédienne Crystal Racine. Ce film relate la vie de Lounès rythmé par ses chansons et articulé autour de son combat pour la reconnaissance de l’identité et de la culture berbères ainsi que ses prises de position pour la liberté d’expression et la démocratie. La troupe La Traversée prend le relai ensuite pour se produire sur scène. La deuxième partie était consacrée à la déclamation de plusieurs poèmes entrecoupés par les chansons de Lounès, reprises par plusieurs artistes.        

La troupe La Traversée produit la chanson « Kenza » sur scène

C’est avec la chorégraphe Danielle Godin que débute la présentation, et c’est à travers les mouvements de son corps qu’elle a traduit merveilleusement l’intensité et la vigueur des émotions contenues dans le texte de « Kenza », traduit en français, en l’honneur de Lounès. Ensuite, Zahia Belaid enchaine par sa voix émouvante en chantant « Kenza » qui est elle-même un hommage rendu par Lounès à Tahar Djaout, écrivain, poète et journaliste kabyle et un des premiers intellectuels tués par les balles assassines des terroristes pendant la décennie noire des années 90 en Algérie. Enfin, la présentation se termine par le dévoilement d’une très belle toile, du portrait de Lounès, peinte par l’artiste Thanina Slimani.

Ce qui caractérise cette commémoration c’est l’originalité du concept même de son élaboration. En effet, l’articulation artistique entre le chant kabyle et la scène québécoise et la contribution poétique plurielle démontrent avec brio l’existence même d’un possible commun ouvert à l’autre et d’une volonté de vivre ensemble.

Quand la poésie prend la place de la prose

« Le poète a toujours raison, qui détruit l’ancien horizon… » disait Louis Aragon. Y a-t-il un plus grand hommage qu’on puisse rendre à un aussi grand poète qu’est Lounès où la poésie n’aurait pas de place? Évidemment pas. Qui pourrait rendre justice à un poète mieux qu’un autre poète? Personne. Les organisateurs l’ont compris et nous ont présenté à la fin du programme des poètes déclamant, pas sans ardeur, leur poème. Je nomme Arab Sekhi, venu d’Ontario, membre fondateur de l’ACAOH et a fait reconnaitre le tamazight le statut de langue internationale en Ontario, Nelly Roffé, poète, écrivaine et traductrice marocaine vivant à Montréal, Josaphat-Robert Large, écrivain et poète haïtien, venu des États-Unis et Gary Klang, poète et écrivain, également haïtien, vivant à Montréal. Enfin, cette procession a été ponctuée par les chansons du défunt Lounès reprises par un groupe de musiciens et d’artistes.

Par ce geste, les organisateurs viennent de poser une strate dans la construction d’un monde pluriel et libre. La création du Centre culturel kabyle annoncée dans la soirée serait peut-être le prélude d’un repaire authentique pour une identité authentique et un lieu d’expression libre. Tahar Djaout a dit peu de temps avant sa mort : « … si tu parles, tu meurs, si tu ne parles pas, tu meurs, alors parle et meurs ».

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