L’amoureuse de l’acewwig. Nouara, la diva de la chanson kabyle

Nouara, la diva de la chanson kabyle. C'est Matoub Lounès qui l'a nommée ainsi. Matoub a réalisé avec Nouara l'un de ses meilleurs albums "Hymne à Boudiaf", le président algérien assassiné en 1992. La diva de la chanson algérienne d’expression kabyle rendra hommage au maestro de la chanson berbère Chérif Kheddam ce 26 mai au théâtre Outremont de Montréal dans le cadre du Festival Culturel nord-africain. Personnellement, je la voyais comme une sainte dans les années 70. Elle a marqué ma jeunesse », dira Achour Mellaz, l’un de ses fans inconditionnels.

Il fallait assister aux séances d'enregistrement de cet album au studio de Saâd Kezzim à Ouled Fayet, (banlieue) d'Alger, pour voir cette formidable harmonie entre Matoub et Nouara. Le professionnalisme, la perfection même, le combat pour une Algérie algérienne et Tamazight animaient les deux artistes. Nouara a chanté la femme, l'amour, la cause amazighe, les droits de la personne, Tamurt avec ses tripes et sans concession. Cependant, avant d'arriver à cette carrière artistique extraordinaire, Nouara a commencé toute petite à la radio algérienne d'expression kabyle dans les années soixante. Algéroise et originaire de Kabylie où elle est née le 15 Août 1945 (Azazga), Nouara, de son vrai nom Hamizi Zahia, et sa famille se sont installées à la Casbah d’Alger. Enfant, Nouara voulait d'abord devenir infirmière mais le destin en a décidé autrement.

Et tant mieux pour la chanson algérienne d'expression kabyle ! C'est en 1963 que l'histoire de Nouara avec le monde artistique avait commencé. D'abord dans l'émission enfantine de Abedelmadjid Bali où elle chantait des chansonnettes comme ‘’Afus Nel Lênber’’. Ensuite, elle a intégré une autre émission Music Hall de Radio de Taleb Rabah où elle fredonnait les chants de Bali en plus du courrier des lecteurs qu'elle lisait à l'antenne. Arriva enfin la consécration artistique  dans le monde de la chanson grâce à sa voix d’or.

En effet, sa superbe voix, qui la distingue des autres, n'a pas tardé à susciter l'intérêt chez les connaisseurs. Et c'est ainsi que le maître Chérif Kheddam l'a remarquée. Il sollicita alors ses talents sans hésiter. Sans calculs et surtout sans plan de carrière, Nouara se retrouve enfin dans les bras de l'univers artistique, le meilleur. Sa voix, les musiques et les textes de Chérif Kheddam ont fait d'elle l'ambassadrice de la chanson kabyle. Sa voix mélodieuse a su également accrocher l'auditoire kabyle et par la même occasion séduire le monde artistique. En effet, vers la fin des années soixante, Nouara a été convoitée par des artistes de renom en l'occurrence Médjahed Hamid, Ben Mohammed, Hassene Abassi, Lhacène Ziani, idir.

Parallèlement à ses talents de chanteuse, Nouara a le don de comédienne. Recrutée en 1969 à la radio algérienne d'expression amazighe, elle a interprété plusieurs rôles dans les pièces de théâtre radiophonique de la chaîne II. Et c'est dans cette même radio qu'elle animait durant les années soixante-dix, Nouara l'émission féminine "urar Lxalat" (Place aux femmes).

Nouara aime chanter. Elle fredonne tout le temps les mélodies qui l'habitent comme les chants de Madjid Bali. Notre Diva est aussi exigeante envers elle-même d'abord. Pour elle, un vrai chanteur doit maîtriser Acewwiq. Puisque, selon elle toujours, cet Acewwiq nous distingue des autres. Nouara voue une admiration religieuse aux œuvres de Chérif Kheddam : « C'est un grand artiste. Quand je chante ses musiques, je fais tout pour qu'elles soient à la hauteur de son génie professionnel ». D'ailleurs, ses duos avec Chérif Kheddam sont sublimes, notamment ''nemfaraq ur nxemmem'' (On s'est quitté sans réfléchir), "ula d nek yuâr ad ttugh" (Ce n'est pas évident pour moi de t'oublier). Nouara a chanté aussi avec Farid Ferragui et Matoub Lounès dans les années quatre vingt-dix. Ses chansons préférées ? Difficile de répondre à ce type de questions pour un artiste, mais Nouara avoue qu'elle aime chanter et rechanter "win i tûzadh yejja k iruh" ( Celui qu’on aime nous a quittés) "lewjab ik m id yehder yidh" ( L’attente de l’être aimé) et surtout Acewwiq "a tin yuran deg ixef iw" ( Mon destin) avec chérif Kheddam.

Nouara, Même si elle a chanté avec beaucoup d'hommes-artistes kabyles, reste qu'elle a été influencée à ses débuts par une autre grande dame de la chanson kabyle des années cinquante et soixante : Ourida : « La voix de Ourida était très belle. J'ai essayé pendant longtemps de l'imiter ».

De tout ce travail et de tous ces sacrifices est née une relation très forte entre Nouara et son public. C'est depuis 1967 qu'elle animait des galas à Alger, en Kabylie, à Oran et un peu partout en Algérie avec Chérif Kheddam. Son dernier gala remonte à 1996 à Tizi-Ouzou où des milliers de spectateurs se bousculaient pour la voir, l'entendre et surtout l'apprécier. D'ailleurs un autre spectacle a été programmé à la demande du public. Accompagnée par Medjahed Hamid, Nouara n'a pas pu contenir ses larmes et ses émotions tellement l'engouement des gens était fort.

Les évènements qui ont secoué l'Algérie ont chamboulé tout le monde y compris notre douce chanteuse. Nouara, selon ses proches, est beaucoup affectée par l'assassinat de Matoub Lounès. Elle leur disait qu'elle ne pouvait pas aller se recueillir sur sa tombe ou présenter des condoléances à sa famille. Pour elle, Matoub est toujours vivant : « Quand le téléphone sonne, dit-elle, je souhaite que ce soit Lounès qui m'appelle » ! Comme Lounès Matoub, Nouara est très attachée à sa Kabylie natale. Après sa retraite méritée, elle compte aller vivre définitivement à Fréha, en Kabylie.

Loin des tracasseries administratives, la chanson n'a pas de retraite. Nouara continuera à chanter jusqu'à la fin de ses jours : « J'aime chanter comme un oiseau. Je fredonne toujours quelque chose même à la maison » ! Un projet lui tient à coeur : réaliser un album icewwiqen. Nouara adore acewwiq. En 1996, à Tizi Ouzou, quand elle a commencé à chanter un Acewwiq, les spectateurs l'avaient applaudie pendant plus de 15 min ! Tout le monde était debout. C'était très émouvant. Ce qui l'a profondément touchée. Même Medjahed Hamid a arrêté de jouer sa musique pour l’écouter. Les spectateurs voulaient apprécier, savourer juste la voix de Nouara.

Devant un tel succès et tant de gratitude, un journaliste de la chaîne II lui avait dit ironiquement :« Dommage que tu ne sois pas Ouerda ou Salwa. Le pouvoir t'aurait réhaussée » ! Et Nouara de répliquer : « Je suis contente de moi, je suis berbère et je n'ai pas besoin que le pouvoir algérien me rehausse, d'ailleurs il n'est pas crédible ». Nouara a toujours refusé les invitations du pouvoir pour chanter le 5 Juillet ou 1er Novembre.

Matoub l'a baptisée La Diva de la chanson Kabyle. Il a raison. Elle est même la voix d'or de la chanson nord-africaine. Dans l'un de ses albums, Lounès a chanté un Acewwiq de Nouara pour lui rendre Hommage. Depuis quelques temps l’Algérie se réveille de sa longue léthargie et affiche son intérêt et sa reconnaissance aux artistes qui ont marqué la culture algérienne dans toutes ses expressions. Nouara a été honorée à Alger  en ce 2012. Montréal qu’elle a connue au d.but des années 90 avec Lounès Matoub l’attend avec impatience pour l’honoer et pour boire ses chansons et voyager dans le timbre de sa voix divine.

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