Immigration: la DPJ entre deux feux

Que faire quand un jeune immigrant se sent menacé par sa famille? La mort soudaine des jeunes filles Shafia montre bien qu'évaluer ce genre de dossier est particulièrement difficile. Et souvent controversé. Comment aborder les parents nés ailleurs, et comment protéger leurs enfants? Encore aujourd'hui, des approches contradictoires s'affrontent. Et déclenchent les passions.



Faire passer un examen de reprise en douce à un élève asiatique pour éviter qu'il soit frappé par ses parents immigrants à la suite d'une mauvaise note... Cette situation - qui est réellement arrivée dans une école de l'arrondissement de Saint-Laurent - illustre à quel point on manque encore de repères lorsqu'on veut protéger un enfant issu d'une autre culture.

«L'enseignant voulait bien faire. Quand le jeune n'a pas de marques, que ses parents valorisent l'éducation et l'encadrent, on hésite généralement à le signaler à la Protection de la jeunesse (DPJ)», constate Tanya Saint-Jacques, qui donne de la formation aux directeurs d'école au sujet des accommodements raisonnables et a longtemps coordonné le Comité écoles et communautés de Saint-Laurent.

«Certains profs tentent de raisonner les parents», dit-elle, mais ils ne s'y risquent pas toujours. «Quand les jeunes viennent de cultures plus conservatrices et se comportent mal, on est plus prudents, on tente de s'arranger avec l'élève», confirme l'orthopédagogue Alain Marois, qui a travaillé dans plusieurs écoles primaires avant de diriger l'Alliance des professeurs de Montréal.

«Ça prend l'accord de l'école, parce que c'est trop délicat, précise-t-il. On est déchiré entre notre devoir de reconnaître la responsabilité parentale et l'intérêt de l'enfant.»

«Une patate chaude»

À la DPJ, dans les écoles ou les CLSC, c'est le même discours: la loi québécoise s'applique à tous les enfants, sans exception. Lorsque la sécurité ou le développement d'un enfant sont menacés, il faut  agir. Ce qui varie - parfois du tout au tout -, ce sont plutôt les gestes qu'on considère comme étant dans son intérêt.

«Quand une famille immigrante est en cause, on n'est pas naturel. C'est une patate chaude. On a toujours peur d'en faire trop ou pas assez, d'essuyer des reproches, et ça peut souvent arriver», déplore Rachida Azdouz, psychologue, spécialiste en relations interculturelles à l'Université de Montréal.

Encore de nos jours, plusieurs philosophies s'affrontent, parfois dans le même établissement, constate pour sa part la pédopsychiatre Cécile Rousseau, affiliée au Centre de santé et des services sociaux (CSSS) de la Montagne.

Dans les CSLC de milieux pluriethniques ainsi qu'au Centre jeunesse de Montréal, l'approche ethnoculturelle de Mme Rousseau commence à l'emporter, même si, de son propre aveu, «elle déclenche les passions puisqu'elle va à contre-courant des préjugés, qui sont en nette augmentation depuis [les attentats terroristes du] 11 septembre».

Un exemple extrême: convaincre la poursuite de ne pas porter d'accusations criminelles (ou de stopper le processus judiciaire) contre des parents immigrants ayant, dit-elle, «puni leurs enfants beaucoup trop fort selon les normes québécoises».

«Ces jeunes se retrouvent souvent totalement déstabilisés et deviennent terriblement suicidaires, souligne l'ethnopsychiatre. Le processus au criminel censé les protéger peut devenir un processus de honte terrible. Cela ne va aider personne, mais empirer la situation.»

Les parents doivent respecter la loi, dit-elle. «Mais les condamner comme s'ils avaient voulu détruire leur enfant est une injustice parce qu'ils n'avaient pas cette intention-là. Ils avaient peur qu'il fasse quelque chose de plus grave.»

Par ailleurs, chaque année, ses équipes aident de nombreuses adolescentes étouffées par des parents qui les enferment à la maison, les forcent à porter le voile ou menacent de les marier de force.

Alerter la DPJ n'est pas toujours souhaitable, estime la Dre Rousseau. «J'ai vu des familles si heurtées et humiliées par le signalement qu'elles ont abandonné leur enfant, qui perd du même coup toute sa communauté, dit-elle. C'est une blessure profonde dont le jeune guérit très mal. Mieux vaut l'accompagner sans qu'il perde des choses importantes pour lui; sinon, il va lui-même nous le reprocher dans 5 ou 10 ans.»

Les parents immigrants ont rarement tous les torts, rappelle-t-elle. «On regarde le risque chez eux, mais eux regardent le risque chez nous: l'hypersexualisation, par exemple.»

Autre facteur à considérer: «Quand on place un enfant, on ne pense pas toujours à ce qu'il adviendra de sa langue d'origine ou de ses pratiques religieuses», souligne Ghayda Hassan, professeure de psychologie à l'UQAM et spécialiste de l'approche transculturelle.

Du décodage

En Montérégie, les jeunes de minorités visibles se retrouvent en nombre infime dans les centres de réadaptation, même si les nouveaux arrivants sont de plus en plus nombreux dans la région.

Aujourd'hui, on arrive à contrer le «réflexe naturel de placer l'enfant», dit avec fierté Noureddine Belhocine, directeur de la Maison internationale de la Rive-Sud, que le Centre jeunesse de la Montérégie appelle chaque année en renfort pour «décoder» la situation d'une cinquantaine de familles.

La barrière de la langue et le fait d'avoir fui une dictature rendent les nouveaux arrivants très méfiants, mais si on ajoute la présence d'un médiateur compréhensif, cela peut faire toute la différence, explique M. Belhocine. «Cela évite de commettre des erreurs par ignorance, dans des situations où les gens ne sont pas mal intentionnés et peuvent se rattraper», dit-il.

Par exemple, la Maison internationale a assisté une mère afghane qui négligeait ses enfants pour travailler de nuit dans une usine, afin de nourrir sa famille en attendant que son mari immigre à son tour. «En l'éduquant et en trouvant des ressources, on peut éviter des implications tragiques. Appliquer l'esprit de la loi plutôt que la lettre, ce n'est pas faire un traitement de faveur aux immigrants», dit M. Belhocine.

Chose certaine, ces familles ont beau faire face à des problèmes uniques, elles ne sont pas plus dysfonctionnelles que les autres, affirme la Dre Rousseau. «Il arrive que le parent se rigidifie et punisse son enfant à outrance parce qu'il est en détresse, expose-t-elle. C'est le déracinement, la peur qui le rend contrôlant.»

«Les pères nous disent souvent: "Je n'étais pas comme ça avant, je n'étais même pas pratiquant!", renchérit le psychiatre Abdelaziz Chrigui, directeur de la clinique transculturelle du CSSS du Coeur-de-l'Île, qui offre de la thérapie adaptée aux familles immigrantes. En changeant de société, les immigrants se retrouvent seuls avec le fardeau énorme de transmettre leur héritage culturel. C'est ce qui crée un repli identitaire.»

En attendant, les enfants de certaines communautés, surtout lorsqu'ils sont noirs, sont jusqu'à deux fois plus susceptibles d'être signalés que les autres, révèle une étude de l'Institut universitaire du Centre jeunesse de Montréal, menée auprès de quelque 4000 enfants et publiée en 2009.

Comparativement aux autres jeunes ayant fait l'objet d'un signalement, ils étaient pourtant moins susceptibles de vivre dans un contexte à haut risque psychosocial (étant, entre autres choses, moins confrontés à la drogue, à la violence familiale, aux problèmes mentaux, à la séparation de leurs parents ou à une mère très jeune).

Cela permet de comprendre pourquoi la DPJ refile plus souvent leurs dossiers aux services des CLSC et les enlève moins souvent à leur famille, écrivent les chercheuses.

Les nouveaux arrivants n'ont pas de passe-droits, assure l'avocate Josée Mayo, qui dirige le contentieux au Centre jeunesse Laval. «Le parent qui nie les faits ou ne veut pas s'engager à changer sous prétexte que sa culture lui permet certaines choses ira au tribunal. Je veux bien comprendre que certaines valeurs puissent être différentes, mais dès qu'on arrive à un stop, tout le monde arrête.»



Source: Cyberpresse