Cheikh El Hasnaoui

Date: 07-06-2002

L'un des derniers des géants de la chanson chaàbie d'expression kabyle et arabe, Cheikh El Hasnaoui, s'est éteint, samedi, à l'âge de 92 ans, à l'Ile de la Réunion où il s'était retiré il y a trois ans, selon la chaine radio et TV berbere BRTV. De son vrai nom Mohamed Kheloual, il est né le 23 juillet 1920 au hameau de Taazabt, arch des Hasnaouas, à une dizaine de kilometres de Tizi Ouzou. Il quittera son village natal pour s'installer à Alger au début des années 30. Habitant la rue Mogador, à La Casbah, El Hasnaoui cotoiera le grand maitre du chaabi, El Hadj M'hamed El Anka et surtout la génération des Goumen.

 

L’éternel chanteur de l’exil
Il y a 13 ans, Cheikh El Hasnaoui a quitté ce monde pour un autre monde meilleur tout en léguant à la postérité une oeuvre artistique unique en son genre aussi bien sur le plan vocal que musical.

Il y a 13 ans, Cheikh El Hasnaoui a quitté ce monde pour un autre monde meilleur tout en léguant à la postérité une oeuvre artistique unique en son genre aussi bien sur le plan vocal que musical. Cheikh El Hasnaoui est décédé le 6 juillet 2002 dans l’anonymat total tout comme il a vécu loin de tous les feux de la rampe durant 92 ans. Point d’interview à la presse, ni promotion de ses albums. Il s’est même très tôt retiré de la scène.
Il a arrêté de produire également très tôt. Et en dépit de tout cela, Cheikh El Hasnaoui a réussi à inscrire son nom en lettres d’or sur la liste des plus grands chanteurs algériens de tous les temps. Les raisons de ce succès exceptionnel sont multiples. Mais les plus essentielles résident dans la voix au timbre atypique de Cheikh El Hasnaoui qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Pourtant, ils sont nombreux à avoir tenté d’imiter ce maître incontestable de la chanson chaâbie, il n’en demeure pas moins que Cheikh El Hasnaoui demeure au-delà de toute possibilité de «copiage». Car il détient seul le secret qui lui permet de manier sa voix avec une dextérité qui confère à ses oeuvres artistiques un charme et une saveur dignes d’un maître.

De Taâzibt à Alger
A toute chose, malheur est bon, serait-on tenté de dire dans le cas de Cheikh El Hasnaoui. Le fait qu’il ait eu un début de vie tourmenté l’a poussé à quitter son village d’origine appelé Taâzibt près d’Ihesnawen, à quelques minutes de la ville de Tizi Ouzou. Sa rencontre avec la capitale fera réveiller en lui le germe de la chanson chaâbie qui sommeillait dans ses entrailles depuis longtemps pour ne pas dire depuis toujours. Et comme un maître sans maitre, tout ce qu’il bâtit est voué à l’effondrement, Cheikh El Hasnaoui a eu droit à un maître et non des moindres: El Hadj M’hamed El Anka. Au début des années trente donc, le jeune et timide Khelouat Mohamed (son vrai nom, Cheikh El Hasnaoui étant un nom artistique), habite dans une maison sise au coeur de la Casbah qui était l’antre de la chanson populaire algéroise le chaâbi, vaut-il la peine de le rappeler. C’est là qu’il parvient à mettre le pied à l’étrier en arrachant, avec mérite et promptitude, une place dans l’orchestre de El Hadj M’hamed El Anka. Au fil des soirées, Cheikh El Hasnaoui finit par découvrir presque sans surprise qu’il était plus qu’un musicien puisqu’il était doté de capacités d’interprète hors du commun. Et plus que tout, il écrivait ses propres poèmes et composait des musiques qui allaient vite enchanter ses fans et accaparer leur attention. Si traditionnellement, dans la chanson chaâbie, les interprètes, fussent-ils de grands maîtres (comme El Anka, El Ankis et Amar Ezzahi), reprennent des textes et qassidate écrites par d’autres poètes et chantent des musiques composées également par des spécialistes, El Hasnaoui, sera l’auteur de l’ensemble de ses oeuvres chantées. C’est là sa première exception. Cheikh El Hasnaoui a également pour particularité de composer des chansons extrêmement courtes, certaines ne dépassant pas les trois minutes.
Ce style qui privilégie la précision et la concision a encore fait d’El Hasnaoui un artiste hors du commun. Il crée chez le mélomane un besoin sans cesse renouvelé de réécouter la même chanson, à satiété sans parvenir à s’en rassasier. Bien sûr, les pièces musicales d’El Hasnaoui sont extrêmement bien travaillées en plus du fait qu’elle soient pratiquement toutes des chefs-d’oeuvre. Selon de nombreux spécialistes, tout en faisant du style chaâbi la plate-forme essentielle de ses compositions, Cheikh El Hasnaoui a aussi la capacité d’orner ces dernières avec des notes inspirées d’autres styles de musiques notamment universelle et particulièrement espagnole. El Hasnaoui a aussi eu le génie d’avoir enrichi l’orchestration chaâbie par d’autres instruments nouveaux. Ce qui n’a fait qu’accroître la qualité musicale de ses oeuvres.

L’exil et l’amour
Au plan poétique, Cheikh El Hasnaoui a été un grand innovateur. On peut même dire qu’il a opéré une véritable révolution en la matière, notamment en ce qui concerne la thématique amoureuse. Pour être plus clair: Cheikh El Hasnaoui a cassé un véritable tabou dans la manière de chanter l’amour et la femme. En dépit du fait que la société kabyle était extrêmement conservatrice à l’époque où il a écrit ses textes, El Hasnaoui a osé dire tout haut ce que presque tout le monde pensait et taisait tout bas, dans son tréfonds. Contrairement à Slimane Azem (un autre maître) qui est resté très prudent concernant ce thème (il n’a composé que deux chansons d’amour très pudiques du reste), Cheikh El Hasnaoui est, quant à lui, allé très loin dans pratiquement toutes ses chansons sentimentales. Il a osé surpasser l’interdit à une époque où il était extrêmement difficile de le faire, un peu comme l’avait fait Matoub Lounès plus tard concernant d’autres thèmes. Dans plusieurs chansons, Cheikh El Hasnaoui a appréhendé ce sujet sous divers ongles.
Il est le premier chanteur kabyle à avoir cité le prénom d’une femme (dans les chansons Fadhma et Zahia). Il a aussi eu l’audace de décrire physiquement la femme en des termes poétiques crus, en usant de métaphores certes mais pas de masques. Toutefois,la témérité poétique de Cheilh El Hasnaoui ne s’arrête pas à ce niveau puisqu’il compte certaines chansons qui relèvent même du chapitre de l’érotisme et qui ne peuvent jusqu’à ce jour être diffusées à la radio. C’est dire à quel point El Hasnaoui «a franchi le Rubicon» mais n’est-ce pas là l’une des missions principales d’un vrai poète: dire ce qui est interdit et qui est souvent source de toutes sortes de frustrations? Cheikh El Hasnaoui a également chanté l’amour impossible. A son époque, l’aléa le plus fréquent dans les histoires d’amour était l’opposition des parents à des unions qui paraissaient à tort ou à raison non conformes à la norme. C’est le cas notamment dans les chansons «Ruh abutabani», «Sanni atruhed», «Fadhma», «Matebghid nek bghigh» etc. Dans plusieurs chansons, El Hasnaoui a évoqué l’histoire d’un homme qui s’est épris d’une femme mais dont le père a décliné catégoriquement la demande en mariage.
La récurrence de ce thème a fait naître une légende autour de la vraie vie d’El Hasnaoui qui reste impossible à vérifier compte tenu du silence entretenu par l’artiste durant toute sa vie. L’exil a également occupé la part du lion dans l’oeuvre d’El Hasnoaui. En dépit du fait que vivre loin de la terre natale a énormément fait souffrir El Hasnaoui, il ne s’est jamais exprimé sur son choix de demeurer à l’étranger. De nombreux observateurs ont imputé ce choix à une déception amoureuse d’un genre un peu particulier. Mais ceci reste au stade de supputations et de conjectures que personne ne peut confirmer.

En kabyle et en arabe
L’autre particularité de Cheikh El Hasnaoui, qu’on retrouve rarement chez un artiste de sa trempe, c’est le fait qu’il ait chanté aussi bien en kabyle qu’en arabe. S’il existe d’autres artistes connus ayant chanté principalement dans une langue et accessoirement dans l’autre, dans le cas d’El Hasnaoui, il alterne avec aisance entre les deux parlers. Cheikh El Hasnaoui passe allègrement de l’arabe au kabyle en abordant les mêmes questions qui le préoccupent et l’inspirent: l’exil et l’amour. Il passe ainsi sans peine de Fadhma à Zahia qui sont des chansons d’amour à: La Maison-Blanche et Ya Noudjoum ellil qui sont des chansons sur l’exil. On retrouve la même émotion dans les deux langues, la même profondeur et le même génie aussi bien dans les compositions musicales que dans la diction et la façon d’interpréter.
Il s’agit d’un exploit que peu d’artistes peuvent réussir en dehors de quelques exceptions. C’est le cas d’El Hadj M’hamed El Anka et Boudjemâa Ankis qui ont chanté deux et trois chansons en kabyle, pas plus. Pourtant il s’agit de monuments artistiques et qui ont eu la chance de maÏtriser aussi bien le kabyle que l’arabe. Amar ezzahi, en revanche, ne maîtrise pas le kabyle en dépit du fait qu’il soit originaire de la wilaya de Tizi Ouzou. Malgré cela, il s’est lancé un défi en enregistrant une seule chanson entièrement en langue kabyle. Le fait que de grands noms de la chanson algérienne comme les trois suscités n’aient pas concilié entre les deux parlers de notre pays montre qu’il est difficile de le faire quand bien même on le souhaiterait. Pourtant, dans le cas de Cheikh El Hasnaoui, la chose s’est effectuée presque naturellement. Cheikh El Hasnoui a de ce fait réussi à donner la vraie image de l’identité algérienne, bâtie autour de deux langues: le tamazight et l’arabe. Ce faisant, El Hasnaoui a montré et démontré que l’on peut parfaitement être en symbiose avec les différentes composantes de l’identité algérienne, loin de tout tiraillement politique ou autre. Cheikh El Hasnaoui restera de ce fait un artiste qui aura contribué à sa façon et sans aucunement faire de bruit, à dépoussiérer le flou qui entourait l’aspect identitaire de l’Algérie. Même si la langue amazighe avait été exclue institutionnellement après l’indépendance et n’a été réhabilitée qu’en 1995, dans le cas de Cheikh El Hasnaoui, le tamazight a toujours existé et il l’a prôné à sa manière, juste en ne reniant pas cette langue, comme il aurait aisément pu le faire puisqu’il avait la maîtrise de l’arabe algérien. Mais le Cheikh n’a pas du tout été séduit par ce chemin de facilité. En même temps, il a chanté en arabe également pour dire que l’Algérie est riche de ces deux langues. Une diversité qui n’a fait qu’enrichir son répertoire et son oeuvre accessible aussi bien aux amazighophones qu’aux arabophones.

L’école El Hasnaoui
Cheikh El Hasnouai n’est pas seulement l’un des plus grands artistes algériens de tous les temps. Il est également une école. De nombreux chanteurs ont été très marqués (et de quelle manière!) par son oeuvre et par son style et ont poussé l’admiration jusqu’à reprendre une ou plusieurs de ses compositions musicales. On peut à ce titre citer les plus connus: Matoub Lounès et Kamel Messaoudi. Dans le cas de Matoub Lounès, l’admiration qu’il vouait à Cheikh El Hasnaoui en tant qu’artiste frisait l’obsession. Il était d’ailleurs un modèle pour lui et l’un de ses rêves a été toujours d’atteindre le même niveau artistique de Cheikh El Hasnaoui. Ce n’est pas du tout le fruit du hasard si dans son avant-dernier album, «Au nom de tous les miens», Matoub cite nommément El Hasnaoui et El Anka. Le Rebelle a toujours considéré Cheikh El Hasnaoui comme une véritable école et un réel vivier dont il ne cessera jamais de puiser des idées et des enseignements pour enrichir et étoffer sa propre oeuvre monumentale. Mais Matoub n’attendra pas les dernières années de sa carrière afin de s’imprégner d’El Hasnaoui. Déjà dans son premier album, il a repris l’une des musiques fétiches du maître et en a changé les paroles pour en faire un hommage au fils de Taâzibt. Puis, au fil de sa carrière, Matoub n’arrêtera pas de reprendre des pièces musicales composées et chantées par El Hasnaoui pour les restituer à ses fans sous de nouvelles formes aussi captivantes. C’est le cas par exemple de la chanson-hommage à Si Moh Ou M’hand et à Slimane Azem (album «Lmut»-1987) mais aussi de la chanson «A yikhfiw». Dans les galas qu’ils animait, Matoub montrait à fond à quel point El Hasnaoui le marquait. Que de fois n’a-t-on pas vu le Rebelle sur scène chanter avec maitrise des chansons comme «Adchekragh tiqvayliyin», «A chikh amokrane»… De son côté, le regretté Kamel Messaoudi, dont le talent artistique est indéniable, a également puisé avec conviction dans le mine d’or artistique de Cheiklh El Hasnaoui. Il a même repris à la perfection sa célèbre chanson Ya noudjoum El Ellil. Mais ce qui retient l’attention dans le cas d’El Hasnaoui, c’est que, quand bien même Matoub et Kamel Messaoudi aient réussi à faire de belles oeuvres à partir des versions originales du maître, il n’en demeure pas moins que ces dernières détiennent une originalité artistique qui fait que le mélomane doit toujours revenir à la source.