Mouloud Feraoun fut assassiné par l'OAS

Date: 15-03-1962

A quatre jours de la signature des accords d'Evian, fut assassiné l'écrivain Mouloud Feraoun par un commando de l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS). Ce jour là, l'auteur du "Fils du pauvre", ainsi que cinq de ses compagnons, Ali Hamoutene, Salah Oudia, Etienne Basset, Robert Aymar et Max Marchand (tous inspecteurs de l'éducation), ont été mortellement criblés de balles par une horde sanguinaire de l'OAS, qui firent irruption dans une salle du Château Royal de Ben-Aknoun, sur les hauteurs d'Alger, où ils tenaient une réunion de travail.



Presque 1/2 siècle après sa mort, ses écrits restent une source de savoir pour les générations montantes. Il a laissé un trésor inestimable avec des oeuvres telles que :

  • Le fils du pauvre (1950) roman
  • La Terre et le sang (1953) roman
  • Les Chemins qui montent (1957) roman
  • Les Poêmes de Si Mohand (1960) recueil de poésie
  • Journal (1962)
  • Jours de Kabylie (1968)
  • Lettres à ses amis (1969) correspondance
  • L'Anniversaire (1972) roman inachevé


Extrait du « Journal 1955 - 1962 »
« N'ai-je pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d'âme, mon humeur, selon les circonstances, l'atmosphère créée par l'évènement et le retentissement qu'il a pu avoir dans mon coeur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n’est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j’ai été bien maladroit, bien téméraire, le jour où j’ai décidé d’écrire, mais autour de moi, qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d’étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? Et maintenant que c’est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-t-il garder tout ceci pour moi ?

Après ce qui s’est écrit sur la guerre d’Algérie, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, il convient qu’à cela s’ajoute mon journal, comme une pièce supplémentaire à un dossier déjà si lourd.

Je sais combien il est difficile d’être juste, je sais que la grandeur d’âme consiste à accepter l’injustice pour éviter soi-même d’être injuste, je connais enfin les vertus héroïques du silence. Bonnes gens, j’aurais pu mourir depuis bientôt dix ans, dix fois j’ai pu détourner la menace, me mettre à l’abri pour continuer de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à leur place. Et ce que j’en dis, c’est de tout cœur, avec ce que je peux avoir de discernement et de conscience. »

Mouloud Feraoun


Lettre d’Ali, fils de Mouloud Feraoun, à Emmanuel Roblès
"Mardi, vous avez écrit à mon père une lettre qu’il ne lira jamais... C’est affreux !

Mercredi soir nous avons - pour la première fois depuis que nous sommes à la villa Lung - longuement veillé avec mon père dans la cuisine puis au salon. Nous avons évoqué toutes les écoles où il avait exercé. Puis nous vous avons vu à la télé parler de votre roman, ça lui a fait beaucoup plaisir. Je sais quelle amitié vous liait. Après l’émission nous avons parlé de vous et il est allé se coucher. C’était la dernière fois que je le voyais. Je l’ai entendu pour la dernière fois le matin à huit heures. J’étais au lit. Il a dit à maman : " Laisse les enfants dormir. « Elle voulait nous réveiller pour nous envoyer à l’école. »

"Chaque matin tu fais sortir trois hommes. Tu ne penses pas tout de même qu’ils te les rendront comme à tous les jours !"

Maman a craché sur le feu pour conjurer le mauvais sort. Vous voyez ! Le feu n’a rien fait. Papa est sorti seul et ils ne nous l’ont pas "rendu". Je l’ai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en avait une cinquantaine, une centaine, comme lui, sur des tables, sur des bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu sur une table.

A Tizi Hibel nous avons eu des ennuis avec l’autodéfense et l’armée française et nous avons dû nous sauver après l’enterrement. Il est enterré à l’entrée de Tizi Hibel, en face de la maison des Soeurs Blanches".

Ali Feraoun.