Assassinat du Président Mohamed Boudiaf

Date: 29-06-1992

Il était venu, leur avait tendu la main, appelé à la réconciliation et les avait invités à donner au peuple algérien une réponse définitive à sa question historique : «Où va l'Algérie ?» Comme cheval de bataille, le grand homme avait choisi la jeunesse à laquelle il avait destiné ses premières actions de premier responsable du pays. Au fil des jours et des semaines, l'espoir de tout un peuple renaissait. Ses discours au peuple, ses déclarations politiques et son intransigeance à étudier des dossiers épineux, notamment ceux ayant trait à la corruption et aux passe-droits, et sa détermination à traduire devant la justice les auteurs avaient laissé espérer en des lendemains meilleurs dans une Algérie menacée de toutes parts. Annaba devait être le point de départ pour une application stricte de ses nouvelles orientations et de sa vision de la gestion du pays. Sa visite de travail avait été annoncée pour le 29 juin 1992. Durant des jours, autorités locales et associations civiles multipliaient les réunions de préparation. Bichonné comme jamais il ne l'avait été, le Palais de la culture, où Mohamed Boudiaf devait se rendre dès son arrivée, était décoré de ses portraits et de centaines de drapeaux aux couleurs nationales. Au jour J, des milliers de citoyens venus de toutes les régions de l'est du pays s'étaient positionnés tôt le matin sur le trajet que le cortège présidentiel devait emprunter. La fête battait son plein. Le bonheur était sur tous les visages de cette masse compacte d'hommes, de femmes et d'enfants. Ils étaient heureux d'accueillir celui qui avait juré de faire de leur pays une puissance économique et politique, d'améliorer les conditions de vie des citoyens et de préparer un avenir radieux pour la jeunesse algérienne. Tout autour de l'enceinte du Palais de la culture, du siège de la wilaya, du centre de santé et du tribunal civil, un cordon de sécurité avait été mis en place. Très étanche, il était formé de plusieurs rangs de policiers en tenue et très vigilants. Il était pratiquement impossible à quiconque d'accéder au Palais de la culture sans badge. A 11h20, après avoir visité l'exposition de jeunes promoteurs dans le hall du Palais de la culture, Mohamed Boudiaf fit son entrée dans la salle. Des centaines de cadres, chefs d'entreprise et représentants du mouvement associatif l'attendaient. Chacun, y compris les représentants de la presse, arborait bien en évidence sur la poitrine le badge. Sur la scène, traversait de moitié par un long et grand rideau de couleur verte, des éléments du Groupe d'intervention et de sécurité (GIS) de la Présidence avaient pris position. Plus bas, des deux côtés des escaliers de la scène, d’autres en civil assuraient la garde. Etaient également présents autour de la table d'honneur fleurie M. Oussedik, wali d’Annaba, et six jeunes représentants du mouvement associatif local. A 11h35, Mohamed Boudiaf entama son discours. Ses premières paroles faisaient référence au Saint Coran, à la fraternité, à la cohabitation et à l'union de tous les Algériens. 11h40, un léger bruit fit interrompre Mohamed Boudiaf. Il détourna son regard comme pour s'inquiéter de ce qui se passait derrière le rideau. 11h41, une sourde explosion précéda l'irruption de celui qui allait l'assassiner une minute plus tard. C'était le lieutenant Boumarafi en tenue bleue des GIS. L'homme au physique de sportif campa résolument sur ses deux jambes en se positionnant derrière le dos du Président. Il prit des deux mains son pistolet-mitrailleur Isuzi qu'il amena sur sa poitrine. Après avoir balayé toute l'assistance de son regard comme pour dire à tous les présents «regardez bien ce que je vais faire», il mit le canon de son arme à quelques centimètres de la nuque du Président. Calmement, aussi professionnel qu'il était, il tira à bout portant plusieurs balles de haut en bas sur la tête de Mohamed Boudiaf. Tout aussi calmement, il vida le reste de son chargeur sur le plafond de la salle avant de prendre la fuite par une issue de secours. Le tout s'était passé en moins d'une minute, mais combien longue aux yeux de ceux qui étaient présents. Plusieurs heures après, ces derniers ne comprenaient pas ce qui était arrivé. Mohamed Boudiaf venait d'être assassiné. Il était mort sur le coup. Sa tête ensanglantée reposait sur la table où il avait martelé sa conviction dans le redressement de l'Algérie. Le responsable du cabinet présidentiel le couvrira de l'emblème national avant de s'asseoir juste à ses côtés pour éclater en sanglots. Ce n'est qu'une demi-heure plus tard que les secouristes arrivèrent pour évacuer le corps sur le CHU Ibn Rochd, d'où il sera transféré le jour même vers Alger. Des jours plus tard, ceux qui avaient vécu en direct ce drame ne comprenaient toujours pas comment cela a pu se produire. Ils se posent toujours la question de savoir par quel miracle un officier de la sécurité, qui n'avait rien à voir avec la garde rapprochée de Mohamed Boudiaf, a pu si facilement accéder sur scène, vider tranquillement son chargeur et repartir pour être arrêté quelques heures dans un immeuble à quelques mètres de la Direction de sûreté de wilaya. Douze ans après, ils ne sont pas les seuls. Le peuple algérien est encore dans l'attente de la vérité sur cet assassinat. C'est cette question qui taraude l’esprit des Algériens dont ceux qui, aujourd'hui, déposeront une gerbe de fleurs devant la stèle de Mohamed Boudiaf, au Palais de la culture d’Annaba, qui porte son nom.