Entretien avec Mme Hadjira Belkacem

La vie et la mort font partie de notre existence. Très souvent, on essaie d'oublier la mort pour vivre, mais elle nous rattrape parfois d'une façon brutale.

Le Québec a accueilli plusieurs religions et plusieurs origines. Ces dernières tentent tant bien que mal de cohabiter pour vivre. Mais voilà, devraient-elles aussi s'organiser pour cohabiter au cimetière? Cette question est compliquée. Y répondre l'est aussi. Ces dernières années, une femme algérienne, Hadjira Belkacem, a défoncé les portes de ce monde mystérieux qu'est la gestion des enterrements en créant l'ASMQ (Association de la Sépulture Musulmane au Québec) . Cette femme agréable fascine et dérange au même temps. Elle a accepté de répondre à nos questions.

Mme Djamila Addar: Qui est Hadjira Belkacem?
Mme Hajira Belkacem: dJe m'appelle Hadjira Belkacem, je suis éducatrice qui a une garderie en milieu familial qui est subventionnée par l'État.

Depuis quand êtes-vous au Québec?
Je suis ici au Québec depuis 2006 avec ma famille, mon mari et mes 3 enfants.

Vous êtes à la tête d'une association. Pourquoi?
Depuis 2014, j'ai crée une association qui œuvre dans le domaine funéraire,un domaine où on n'a pas assez de structures connues par la communauté.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à cela?
Quand nous sommes venus au Québec, la mort était un sujet très important dans ma vie. Après 5 ans, mon mari, mes enfants et moi avons décidé d'être enterrés ici au Québec. Cependant, nous n'avions aucune information sur le sujet. On a commencé à chercher et nous sommes tombés sur le seul cimetière musulman géré par une mosquée. C'était le choc de ma vie. Le dit cimetière était dans un état horrible.

Qu'est-ce que vous avez apporté de nouveau par rapport à ce qui se faisait avant?
Après cette scandaleuse découverte, mon mari et moi avons commencé à mener plusieurs actions pour que ce cimetière soit restauré. Chose que nous avions réussie. Et c'est ainsi que l'état du cimetière s'était beaucoup amélioré, mieux qu'avant en tout cas.
1. Nous avons aussi, en partenariat avec Magnus Poirier, crée une nouvelle section pour les musulmans.
2. Nous avons crée un portail d'information sur un site Internet.
3. Nous avons crée un autre cimetière à la ville de Québec.
4. Nous avons aussi crée un fond pour aider les personnes qui n'ont pas les moyens pour enterrer ou rapatrier les leurs.
5. Nous avons fait des partenariats avec des universités et des associations québécoises.
Nous avons un gros réseaux de donateurs.

L'affaire du cimetière de Laval vous a propulsée dans l'espace public et médiatique. Comment avez-vous géré cette sortie publique?
Grâce à notre travail, les médias québécois nous ont sollicité pour plusieurs entrevues, car nous projetons une nouvelle vision ou image des musulmans, ou du moins celle de la majorité silencieuse des musulmans. Nous avons essayé d'être neutres et simples. Nous donnions l'information comme elle est, même si elle pourrait déranger certains musulmans.

Auriez-vous provoqué la colère de certains milieux islamiques?
Évidemment. Bien sûr que certains milieux religieux étaient en colère, car nous avons dénoncé leur mauvaise gestion. Le problème est qu'ils ont déformé les faits. Pour eux, le fait de les attaquer ou de les critiquer équivaut au fait d'attaquer l'islam ou de le critiquer. Ce qui est complètement erroné. Disons que c'est leur façon de se protéger.

Vous avez décidé de vous engager dans un domaine réservé strictement aux hommes. Comment êtes-vous perçue par les Imams et les mosquées par exemple?
Ça a beaucoup dérangé. Au début, ils ne m'avaient pas prise au sérieux. Et comme j'ai été très tenace et même très sévère avec eux, ils ont commencé à m'attaquer. Nous avons vraiment essayé de les associer à notre projet pour trouver des solutions qui vont préserver la dignité de nos morts en vain. Alors, nous avons médiatisé la situation notamment l'urgence de restaurer le cimetière de Laval. Il faut souligner qu'il y a des milliers de musulmans qui n'ont pas assez de cimetières à travers le Québec. Pourquoi? Il y a aussi un manque flagrant de structures funéraires. On a soulevé beaucoup de questions et ils n'ont pas aimé ça. Alors, on est allé plus loin sans eux. Le constat était grave. Chaque petite communauté est dans sa bulle. Nous, on a servi et on continue à servir tout le monde. Aucune distinction. Ce n'est pas notre affaire de juger ou de discriminer. Pour eux, les autres ne sont pas musulmans. On a aidé même des non musulmans. Ils ont réagi par des critiques via les réseaux sociaux et ils ont enclenché une campagne de dénigrement à mon encontre. Ils ont tout fait pour atteindre l'intégrité de ma personne. Ma réponse : je travaille et j'avance. Avec la section de la Ville de Québec, on a été jusqu'au bout. En ce moment, nous travaillons sur la section de la ville de Sherbrooke. On veut une section dans chaque région pour être à côté des familles en deuil. Tout cela, sans payer aucun sous. Notre partenariat avec M.Jacques Poirier est excellent. Il nous soutient et nous garantit un entretien conséquent des cimetières grâce à son expérience et à sa logistique dans le domaine funéraire. L'intégration même dans la mort est de mise au Québec. Nous sommes contre la ghettoïsation même dans la mort.

Pour quelle raison des médias d'ici vous ont sollicitée?
Les médias d'ici ont découvert qu'il y a une autre voix musulmane qui s’élève pour dire que les mosquées ne représentent pas la communauté musulmane et que nous sommes des citoyens et citoyennes à part entière et bien intégrés dans notre nouvelle société. Une société qui nous a bien accueillis. Aussi, ils ont découvert que cette voix n'est pas une victime, mais une voix qui demande des droits avec une belle approche sans diaboliser les Québécois.

Ces derniers temps, vous subissez certaines attaques. D'où proviennent-elles ces attaques et pourquoi?
Personnellement, j’étais attaquée par des membres de notre communauté qui ont une vision différente de la nôtre. Nous sommes indépendants des mosquées, nous offrons le service à toute personne qui demande de l'aide. Et bien sûr, une dame qui s'est infiltrée dans le conseil d'administration pour prendre les reines est là, selon eux, juste pour détourner la mission. Aussi, après l'attentat de la mosquée de Québec, nous avons été sollicités par les médias pour parler du manque des cimetières et c'est là que les ignorants du sujet ont commencé à diaboliser les Québécois et les accuser de racisme. Nous avons été contre et nous avons dit que les sections dans les cimetières déjà existants était la meilleure option. Et cette option a été reçue comme une bombe chez les religieux. Ils nous ont accusés d'être avec la meute et que nous avons fait échouer leur projet. Et nous, nous avons en même temps crée une nouvelle section gratuitement pour la ville de Québec. Ce qui était perçu comme une insulte ou un affront par les personnes qui voulaient un cimetière à part pour la mosquée. Nous, notre vision est claire : les mosquées ne doivent pas gérer nos cimetières, car on va pénaliser les autre congrégations et je sais de quoi je parle.Il y a des sunnites, des chiites,des ismaélites, des ahmadites et des souffistes.

La mort, le deuil et l'enterrement, vous les voyez tout le temps. Comment vivez-vous ces moments avec les familles atterrées?
Personnellement, je vis la mort à tous les jours. Voir des personnes partir que ce soit des vieux,des jeunes ou des bébés fait très mal. Bien sûr que je suis affectée. C'est très dur.

Votre message à la communauté musulmane du Québec
J'appelle la majorité silencieuse des musulmans à nous aider et à nous soutenir, car nous avons touché à un domaine très lucratif, on dérange beaucoup de personnes qui voient en nous leur rivaux ou concurrents. Non, nous sommes des gens de cœurs qui veulent seulement aider. Nous n'avons aucun agenda politique ou idéologique. Nous sommes là pour nos familles qui, dans le deuil, ont besoin de nous.

Entretien recueuilli par Mme Djamila Addar


Source: https://www.facebook.com/djamila.addar/posts/10156154640965625

 

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